
Au soir du 11 avril 2002, entre les murs du palais de Miraflores assiégé, des caméras captent en temps réel les réactions effarées du gouvernement bolivarien au putsch qui gronde au-dehors. Depuis plus d’un an, deux cinéastes irlandais, Kim Bartley et Donnacha Ó Briain, accompagnent Hugo Chávez partout dans ses déplacements dans le but de relater les premiers accomplissements de son mandat. Leur intimité avec le président vénézuélien s’avère si privilégiée qu’ils se trouvent désormais dans l’œil d’une tempête contre-révolutionnaire, là où peu de cadreurs peuvent prétendre avoir déjà ajusté leur focus.
Rares – pour ne pas dire inexistantes – sont les œuvres qui narrent de si près le déroulement d’un coup d’État et, par-dessus tout, sa défaite aux mains des masses. Ne serait-ce que pour les images exceptionnelles qui affleurent d’une telle opportunité, La révolution ne sera pas télévisée est un incontournable. Mais film ne se résume pas qu’à cette seule séquence dramatique, loin s’en faut.
À l’issue du tournage, jusqu’à deux-cents heures de matériel étaient mises à la disposition du monteur! Les réalisateurs, dans la foulée de ce projet originellement destiné à brosser le portrait d’un politicien insolite, se sont surpris à témoigner d’une révolution en marche. Chávez y apparaît non pas comme un simple personnage excentrique, mais bien comme le dirigeant qui canalise tant les revendications des travailleurs et des paysans pauvres que les foudres de l’oligarchie. Chávez est au centre de l’attention, mais la marée montante de la lutte des classes irrigue tout le film. Le cadrage initial, trop étroit, ne peut ainsi faire autrement qu’éclater.
Alors les masses opprimées, à mesure qu’elles entrent sur la scène de l’histoire, investissent aussi l’écran. Les bains de foule débordent. Des habitantes des barrios, ces quartiers pauvres en périphérie de Caracas, soulignent l’impact salutaire qu’a eu la victoire de 1998 sur leurs vies. L’on assiste même à la visite surréaliste du secrétariat où sont consignées les milliers de missives adressées au président, montagne de bouts de papier dans lesquels les travailleurs et pauvres de tout le pays gribouillent leurs espoirs, conseils, requêtes et remerciements, symbole du titanesque soutien populaire dont il jouit.
En parallèle, les cinéastes montrent tout le mépris qu’ont les grands médias et les gens huppés des quartiers riches de Caracas pour les millions de « gens sans valeur » – dixit une bourgeoise interviewée! – qui participent à cette révolution. Un éditorialiste délire à propos du soi-disant « envoûtement sexuel de type freudien » qu’exercerait Castro sur le gouvernement. Un journaliste raconte comment ses supérieurs l’ont sommé de manipuler l’opinion publique contre les chavistes. Bref, tout l’ordre établi se dresse en bloc pour porter ses coups de boutoir.Et malgré l’immense pression de l’establishment, à l’annonce de la capture de leur leader, les masses inondent les rues. Bartley et Ó Briain, caméra au poing, croquent ce moment indescriptible où la puissance de la mobilisation a raison des usurpateurs. Sur la nuque du spectateur, les poils se dressent. Nulle part ailleurs que dans La révolution ne sera pas télévisée ne serez-vous témoins si directement du processus extraordinaire qu’est une révolution, la tension qu’il catalyse et les espoirs qu’il libère. Ce film, haletant, est le testament cinématographique de la révolution bolivarienne.