
Avi Lewis, qui se décrit lui-même comme un socialiste démocrate, est le nouveau chef du Nouveau Parti démocratique. Après des décennies de dérive du parti vers la droite, le NPD est désormais dirigé par un homme qui marque un virage significatif vers la gauche. Alors que le capitalisme est empêtré dans une crise profonde et que des millions de personnes cherchent des réponses, Lewis s’est démarqué durant la course en dénonçant les milliardaires et en plaidant en faveur d’« alternatives publiques » aux grands monopoles.
La vieille garde discréditée
À bien des égards, la victoire de Lewis n’est pas surprenante. Il a réalisé la meilleure collecte de fonds, amassant plus de 1,4 million de dollars – devançant de loin tous les autres candidats. Ses rassemblements publics organisés à travers le pays étaient aussi les plus achalandés de tous les candidats.
Pendant ce temps, la bureaucratie du parti, ébranlée par le pire résultat électoral de l’histoire du NPD, s’est retrouvée gravement affaiblie et discréditée. Heather McPherson, la principale candidate de l’establishment, n’a réussi à susciter aucun enthousiasme. Ses rassemblements ont attiré peu de gens, surtout des personnes âgées. Elle a tenté de présenter la course comme un choix entre le « test de pureté » de Lewis et sa propre « capacité à se faire élire » prétendument démontrée. Mais personne n’a été dupe. Les attaques contre Lewis provenant des grands médias et des figures de l’establishment du parti sont restées lettre morte.
Rob Ashton, qui bénéficiait d’appuis de taille avec le soutien de dirigeants du Congrès du travail du Canada et des Métallos, a terminé quatrième avec seulement 4193 voix, derrière Tanille Johnston, une travailleuse sociale qui ne bénéficiait du soutien d’aucune fraction importante du parti ni de la bureaucratie syndicale.
La victoire de Lewis constitue une défaite pour la stratégie des bonzes du parti des dernières décennies, qui a consisté à rapprocher progressivement le NPD des libéraux. Ils ont retiré le mot « socialisme » de la constitution du parti et ont porté à leur tête l’ex-libéral Thomas Mulcair, qui a gaspillé l’occasion de remporter l’élection de 2015. Sous Jagmeet Singh, ils ont soutenu le gouvernement Trudeau pendant la crise du coût de la vie et le génocide à Gaza.
Le prix à payer pour cette stratégie fut une débâcle électorale : le NPD n’a recueilli que 6,29% des voix et n’a remporté que sept sièges l’an dernier. Alors que les bonzes du parti ont lamentablement échoué, Lewis a remporté une victoire éclatante, récoltant 56% de tous les votes dès le premier tour. Au total, ses 39 734 voix représentent le plus haut score jamais obtenu par un candidat lors d’une course à la direction du NPD. La course a également connu un taux de participation record, avec plus de 70% des membres du NPD ayant voté, contre 52,8% en 2017.
Il est également à noter qu’une liste de partisans de Lewis, déposée à la dernière minute, a remporté la majorité sur le conseil exécutif du NPD. Notamment, à la vice-présidence du parti a été élue Libby Davies, une ancienne députée néo-démocrate qui s’était publiquement opposée à Mulcair sur la question de la Palestine. Les candidats pro-Lewis ont vaincu la liste sortante soutenue par la bureaucratie syndicale ainsi que par les députés actuels.
Une « option publique »
La clé de la victoire de Lewis réside dans le fait qu’il se dit ouvertement socialiste et critique le capitalisme. Il a également ramené la question de la propriété publique dans le débat public pour la première fois depuis des générations, affirmant qu’il utilisera la « puissance inégalée de la propriété publique pour garantir les fondements d’une vie décente ».
Manifestement inspiré par le nouveau maire socialiste démocrate de New York, Zohran Mamdani, Lewis a promis la création d’une chaîne d’épiceries publiques afin de réduire le coût du panier d’épicerie pour les familles de la classe ouvrière. Il a également avancé l’idée de mettre sur pied une société d’État de télécommunications pour offrir des tarifs de téléphonie mobile abordables aux consommateurs.
Dans son programme, il soutient que les soins dentaires, les médicaments, ainsi que les soins de la vue, de l’ouïe et de santé mentale devraient tous être intégrés au système de santé public. Il fait valoir que les centres de soins de longue durée devraient appartenir au secteur public. Il souhaite en outre créer un organisme gouvernemental chargé de construire des centaines de milliers de logements hors-marché.
Alors que l’échec du système capitaliste est clair aux yeux de millions de gens, ces propositions ont agi comme une bouffée d’air frais et ont permis à Lewis de se démarquer des autres candidats.
Face à la crise, Lewis a plaidé pour que « la propriété publique soit une réponse aux défaillances du marché ». Interrogé sur le sort de l’usine Stellantis à Brampton, il a soutenu qu’elle devrait être nationalisée. Il a tenu des propos similaires concernant l’usine GM CAMI à Ingersoll et Algoma Steel à Sault-Sainte-Marie.
Sans surprise, son élection a été accueillie par des attaques virulentes et par de la propagande anticommuniste de la part de la droite. Le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, affirme que Lewis est déterminé à « détruire la moitié de l’économie, pour ensuite nationaliser l’autre moitié ». La première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, a pour sa part déclaré que le NPD dirigé par Lewis est « pas mal communiste ».
Le National Post a décrit Lewis comme n’étant « pas seulement de gauche, mais carrément dans un autre univers ». Le Calgary Herald a soutenu que « sous la direction d’Avi Lewis, le NPD fédéral semble plus communiste que social-démocrate ». Pourtant, les affirmations selon lesquelles Lewis est un « communiste » souhaitant « nationaliser l’économie » ou « en finir avec le capitalisme » ne reposent sur aucun fait.
Lewis lui-même a été contraint de préciser à plusieurs reprises dans les médias que tel n’était pas son plan. Loin d’être un programme socialiste visant à contester le droit des capitalistes à posséder les moyens de production, le programme de Lewis semble avoir été conçu avec soin pour éviter totalement cette question.
Bien qu’il souhaite utiliser la « puissance inégalée de la propriété publique pour garantir les fondements d’une vie décente », il ne propose pas de nationaliser les grands monopoles. Il prône plutôt la création d’« options publiques » pour concurrencer les entreprises privées. Son espoir est que, par le jeu de la concurrence, les prix finissent par baisser.
Pour être honnête, il s’agit là du point faible de son programme. Par exemple, un réseau public de télécommunications serait soit contraint d’acheter de la bande passante aux grandes entreprises privées, soit obligé de dépenser des sommes faramineuses pour bâtir une infrastructure entièrement nouvelle. Un problème similaire se pose avec sa proposition de créer un réseau public d’épiceries. Créer des options publiques pour concurrencer les capitalistes s’avérerait beaucoup plus inefficace et coûteux que de simplement prendre le contrôle du réseau existant de grands magasins et d’entrepôts, sans parler de la résistance acharnée que les grandes chaînes et leurs distributeurs déploieraient pour saboter une option publique à bas prix.
La lutte contre le capitalisme
Le système capitaliste est embourbé dans une crise profonde. Le marché capitaliste, que l’on nous présente comme un remède miracle à tous les problèmes, démontre actuellement son échec. Des millions de personnes parviennent à peine à joindre les deux bouts alors que les prix des aliments et des loyers ont explosé. L’accès à la propriété est devenu totalement inabordable pour la grande majorité des jeunes, et l’espoir de trouver un emploi de qualité s’est évaporé pour nombre d’entre eux.
Le vitriol et la propagande anticommuniste visant Lewis ne sont pas tant alimentés par son programme réel que par le fait qu’il ose remettre en question les prétendus bienfaits de la domination des grandes entreprises sur l’économie, aussi limitée sa remise en question soit-elle. L’élection de Lewis et les réactions qu’elle suscite ont ouvert un débat sur les mérites de la propriété publique au Canada. De là, beaucoup tireront des conclusions qui vont bien au-delà du programme de Lewis – et même au-delà des limites du capitalisme. C’est précisément ce que les pouvoirs en place craignent le plus.
Ses propositions soulèvent une question fondamentale : pourquoi contourner le problème en dépensant des milliards pour créer de nouvelles infrastructures alors que nous pourrions simplement nationaliser ces parasites? La proposition de Lewis de nationaliser les centres de soins de longue durée et d’autres pans du système de santé jouit déjà de l’appui de la majorité de la population. Il va sans dire que la nationalisation des grandes chaînes d’épicerie et des entreprises de télécommunications, si détestées, serait massivement populaire.
Alors que la vieille garde du NPD, de concert avec les grands médias, s’est évertuée à démontrer à quel point Lewis serait impopulaire et repousserait les électeurs, ces gens ont les yeux rivés sur le passé.
Même Thomas Mulcair a reconnu la popularité potentielle des propositions de Lewis dans un article de CTV intitulé « Avi Lewis tient quelque chose avec ses plans de nationalisation, des produits pharmaceutiques aux épiceries ». Mulcair écrit : « Les jeunes d’aujourd’hui ciblent le capitalisme comme la source de tous les maux, des guerres au climat, et on sent une ambiance très “années 60” sur de nombreux campus. »
Pour une fois dans sa vie, Mulcair a raison.
Les jeunes, à qui l’on a volé l’avenir, ne sont que la première strate de la société à remettre ouvertement le système en question. La lutte pour le socialisme, que les bureaucrates du NPD et les dirigeants syndicaux ont tenté d’effacer du mouvement ouvrier, retrouve sa place dans le débat public mainstream. Après une longue période de dégénérescence politique, nous n’en sommes qu’au début d’un réveil généralisé. L’élection de Lewis à la tête du NPD n’est qu’une étape de ce processus.
Cependant, les problèmes du capitalisme que Lewis a mis en lumière ne peuvent être résolus par des options publiques faisant concurrence aux géants monopolistiques privés. Ils ne peuvent pas non plus être réglés simplement en taxant le « un pour cent », comme le propose Lewis. Ce n’est qu’en mobilisant la classe ouvrière pour une transformation socialiste complète de la société que nous pourrons briser l’emprise des milliardaires sur nos vies et lutter pour un avenir qui vaille la peine d’être vécu.