Mobilisation citoyenne contre un centre de données à Sherbrooke

Le mot d’ordre devrait être : pas de centre de données sans contrôle démocratique des travailleurs et de la communauté!
  • Raphaël Parent
  • ven. 31 juill. 2026
Partager
Image : Maquette du complexe projeté. Keel Infrastructure

Au début de juillet, la ville de Sherbrooke a voté en faveur d’une entente préliminaire avec Keel Infrastructure pour un nouveau projet de centre de données dédié à l’intelligence artificielle. Presque aucune information n’a été rendue disponible sur le projet de 1,8 milliard de dollars. Des citoyens inquiets des répercussions ont lancé une pétition qui a récolté plus de 5000 signatures en une semaine.

Conséquences pour les citoyens, profits pour Keel Infrastructure

La pétition lancée le 23 juillet s’inquiète d’une « augmentation des coûts d’électricité pour les citoyens environnants », de « l’impact environnemental », d’une dégradation possible de la qualité de l’eau et de la pollution sonore. 

Ce sont toutes des conséquences déjà vues pour ce genre de projet. Les centres de données dédiés à l’IA sont connus pour être particulièrement exigeants en énergie, plus que des centres de données ordinaires. Cela signifie qu’ils ont tendance à mettre une pression sur le réseau électrique. Et en période de pic de demande d’électricité, pour prévenir toute panne, ils doivent souvent recourir à des génératrices au gaz naturel ou au diesel, qui sont très bruyantes et polluantes. De plus, afin d’empêcher la surchauffe des processeurs, ils ont besoin d’utiliser de l’eau.

Aux États-Unis, des communautés affectées ont déjà commencé à entreprendre des recours collectifs, comme à Southaven, au Mississippi, pour des problèmes de bruit causés par un mégacentre de données de l’entreprise SpaceX d’Elon Musk. L’entreprise est aussi poursuivie pour des violations de la réglementation sur la qualité de l’air.

Les préoccupations de nombreux Sherbrookois sur la construction d’un centre de données chez eux sont d’autant plus légitimes considérant le genre d’utilisations que les grandes compagnies de la tech font de l’intelligence artificielle. Elles s’en servent pour détruire des emplois, faciliter la surveillance et faire la guerre, et font des profits faramineux au passage. Quand on sait que l’IA est utilisée par exemple par le logiciel Gotham, de Palantir, un outil technologique facilitant le génocide à Gaza et les rafles de migrants par l’ICE aux États-Unis, il y a de bonnes raisons de se demander à quoi servira le centre de données qui va s’installer derrière chez soi. 

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que les citoyens s’opposent à un projet de Keel Infrastructure (anciennement Bitfarms) à Sherbrooke. En 2018, Bitfarms a construit trois centres de minage de cryptomonnaie, promettant qu’il n’y aurait pas de pollution sonore.

Après deux ans de plaintes contre le bruit, c’est une mobilisation citoyenne qui a forcé le centre de minage problématique à être relocalisé. Les actionnaires se préoccupent d’abord de leurs profits; sans mobilisation, ce centre aurait encore un impact négatif sur le quartier.

La communauté devrait décider

La pétition demande une rencontre publique ainsi qu’une étude exhaustive de l’impact environnemental. Déjà, la pression populaire a forcé Keel Infrastructure à organiser une rencontre publique à la mi-octobre. C’est une première victoire pour la mobilisation populaire.

Devant les inquiétudes soulevées, l’entreprise a aussi affirmé que le centre n’entraînerait pas une hausse de la consommation d’électricité, qui serait simplement réattribuée du bloc de 96 mégawatts que l’entreprise utilise actuellement pour miner des cryptomonnaies. De plus, elle a promis que le système de refroidissement en serait un à circuit fermé, qui utilise moins d’eau. 

Cet élan doit être utilisé pour amener le mouvement à la prochaine étape et maintenir la pression. Lorsque la pétition sera déposée à l’hôtel de ville, un rassemblement invitant toutes les personnes qui l’ont signée doit être planifié. Cela enverrait un message fort au conseil municipal tout en permettant à la population de s’organiser.

Toutefois, on ne peut en rester à demander une rencontre publique et une étude. Les entreprises et les politiciens sont des experts à faire des belles paroles et des promesses tout en se croisant les doigts derrière le dos. Le mot d’ordre devrait être : pas de centre de données sans contrôle démocratique des travailleurs et de la communauté!

Un comité de représentants élus de la communauté et de travailleurs des industries environnantes devrait être formé pour siéger comme acteur décisionnel dans le projet, afin de s’assurer de l’application des mesures d’atténuation des impacts, et qu’il ne serve pas à des fins néfastes comme la guerre ou la surveillance. Ce contrôle démocratique  devrait inclure un plein accès à toute l’information disponible, y compris celle présentement confidentielle. C’est la seule manière de contrôler les impacts du projet, et d’éviter les fausses promesses. 

Si l’entreprise n’est pas prête à faire preuve de transparence et à donner son mot à dire à la population, cela signifie qu’il n’y rien de bon à s’attendre de ce centre de données et qu’il faut s’y opposer.

Exproprions les tech bros!

Les profondes transformations sociales provoquées par le développement de l’IA constituent un exemple parfait du problème central du système capitaliste : alors que nous avons formellement une démocratie sur le plan politique, l’économie est sous l’emprise dictatoriale des banques, des multinationales et des milliardaires. 

Alors que l’IA est une technologie puissante qui aurait le potentiel d’améliorer massivement les conditions de vie de l’humanité, entre les mains des capitalistes elle ne fait qu’enrichir une poignée de « tech bros » tout en semant le chômage, en appauvrissant la culture, en facilitant la répression et en détruisant l’environnement.

Pour mettre cette technologie réellement au service de nos besoins, il nous faut un mouvement uni au-delà des mobilisations locales et qui a comme but de déraciner le problème à sa source, le capitalisme.