
Le premier ministre Mark Carney a dévoilé sa stratégie intitulée « L’IA pour tous », afin de convaincre les gens ordinaires qu’ils bénéficieront de la mise en œuvre de l’IA.
Compte tenu de la course à l’IA qui bat actuellement son plein, Carney craint manifestement que le Canada ne se retrouve à la traîne. La stratégie évoque l’objectif de « porter le taux d’adoption de l’IA par les entreprises canadiennes de 12% aujourd’hui à 60% d’ici 2034 » et de « favoriser une hausse de 3% du PIB […] grâce à l’amélioration de la productivité du travail ». Elle propose également de mettre en place une « infrastructure souveraine d’IA » – une façon sophistiquée de parler de la construction de centres de données au pays.
Mais cette offensive en faveur de l’IA fait face à un obstacle : une opposition massive à l’IA partout au Canada. Un sondage réalisé en 2023 a révélé que la moitié des Canadiens perçoivent l’IA comme une menace pour l’humanité, et que 79% d’entre eux craignent que l’IA ne remplace des emplois. Le Canada est l’un des pays où la confiance envers l’IA est au plus bas.
En réalité, cette stratégie n’est guère plus qu’une opération de relations publiques au service d’un secteur que la plupart des gens détestent – et à juste titre.
Levée de boucliers contre les centres de données
Récemment, des manifestations se sont multipliées à travers le pays dans le but d’empêcher la construction de centres de données pour l’IA. Huit de ces projets sont en cours de réalisation et une trentaine en sont au stade de la planification. Quelle que soit la province où ils ont été annoncés, ils ont tous provoqué des manifestations.
Au fond, cette opposition ne se résume pas à une simple crainte abstraite de l’IA ou à une méfiance envers la technologie, même si ces éléments existent bel et bien. Une grande partie de cette opposition porte sur des enjeux de classe très concrets liés aux centres de données, qui revêtent une importance capitale quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir sur l’IA en général : hausse des tarifs énergétiques, pannes de courant et restrictions à la consommation, pollution, consommation d’eau et surveillance étatique.
Ce n’est pas un hasard si ces projets sont souvent construits dans des quartiers pauvres et racisés. Les entreprises technologiques ciblent ces communautés, car on y trouve généralement des terrains moins chers, moins de réglementation et moins d’opposition politique. Comme l’a souligné un résident du sud de Memphis, qui vit près d’un centre de données de xAI, il s’agit de « zones sacrifiées ». Ce quartier est devenu l’un des plus pollués et des plus touchés par l’asthme aux États-Unis.
Ce centre de données utilise régulièrement ses génératrices à gaz de secours sans se conformer à la réglementation, car celles-ci sont censées être temporaires. C’est à ce centre de données que le propriétaire de xAI, Elon Musk, faisait référence lorsqu’il a assuré aux investisseurs que Grok 3 (le chatbot de xAI) serait opérationnel à temps : « Nous avons des génératrices d’un côté du bâtiment, des remorques et encore des remorques remplies de génératrices, jusqu’à ce que nous puissions être raccordés au réseau électrique. »
En Alberta, le centre de données Meta récemment annoncé était censé produire sa propre énergie pour éviter de provoquer des hausses de prix, mais il vient d’obtenir l’autorisation de se raccorder au réseau électrique. Comme l’Alberta possède le seul réseau électrique entièrement privé et déréglementé au Canada, les consommateurs sont déjà soumis aux tarifs les plus volatils et les plus élevés du pays. Il n’est pas difficile de comprendre que le raccordement d’un méga-centre de données d’IA au réseau électrique entraînera une hausse considérable du coût de l’électricité pour des millions de travailleurs.
Certaines de ces manifestations ont donné des résultats importants. Ce printemps, la petite ville d’Olds, en Alberta, a fait parler d’elle quand des centaines de résidents ont manifesté pour s’opposer à un projet de centre de données de 10 milliards de dollars qui devait être construit en plein cœur de la ville. Il semblerait qu’ils aient réussi à faire reculer les promoteurs.
À Hamilton, le comité d’urbanisme de la ville a décidé de suspendre un chantier prévu à la suite d’une assemblée publique bondée et houleuse. Un représentant municipal a déclaré : « En toutes ces années, je n’ai jamais vu une telle réaction de la part du public. »
Le jour même où Carney a publié son plan « L’IA pour tous », le premier ministre du Manitoba, Wab Kinew, a annoncé qu’il renonçait au projet de centre de données prévu dans la collectivité rurale d’Île-des-Chênes, après qu’une pétition s’y opposant eut recueilli plus de 13 000 signatures – soit plus que le nombre d’habitants de la municipalité.
En même temps, la contestation contre les centres de données aux États-Unis ne cesse de prendre de l’ampleur. Rien qu’au cours des trois premiers mois de 2026, les manifestations et les actions de mobilisation ont bloqué ou retardé des investissements d’une valeur d’environ 130 milliards de dollars dans au moins 75 projets. C’est plus que le montant total des investissements bloqués pendant toute l’année 2025.
Le message que Carney veut envoyer est clairement : « Ne faites pas ça ici. Laissez les centres de données s’installer. »
Les « tech bros » contre les travailleurs canadiens
Pour y parvenir, sa stratégie fait de grandes promesses. Elle avance que l’IA pourrait créer jusqu’à 250 000 emplois au cours des cinq prochaines années.
Une grande partie de ces emplois sont censés provenir d’un fonds de 500 millions de dollars destiné à inciter les entreprises à mettre en œuvre l’IA. Mais cela semble simplement consister à financer l’achat par les entreprises d’agents d’IA tels que ChatGPT, ainsi qu’à les aider à se payer les services de consultants pour les aider à déterminer comment utiliser l’IA dans le cadre de leurs activités.
Il n’est pas expliqué comment cela permettrait de créer des dizaines de milliers d’emplois. Le chiffre de 250 000 semble provenir d’une modélisation de l’OCDE, fondée sur les estimations les plus optimistes. Et nulle part dans le plan n’est mentionné le nombre d’emplois qui seraient perdus à la suite de la mise en œuvre de l’IA. Aux États-Unis, par exemple, on estime que 165 000 travailleurs ont déjà été victimes de licenciements liés à l’IA.
Un autre volet de la stratégie prévoit l’octroi de 1,2 milliard de dollars en subventions pour des centres de données « souverains » et aux entreprises spécialisées en IA, allant même jusqu’à promettre un « superordinateur public de calibre mondial » dédié à l’IA.
Comme à son habitude, Carney tente de tirer parti du nationalisme canadien, qui s’exprime en grande partie comme une opposition à la domination américaine. Le seul problème, c’est que ce sont les milliardaires américains du secteur des technologies qui dominent l’industrie de l’IA en Amérique du Nord.
Cela signifie que tout centre de données construit au Canada profitera massivement à la Silicon Valley. Une poignée d’entreprises technologiques américaines contrôlent plus de 80% du marché des composants clés nécessaires au fonctionnement de tout centre de données, tels que les logiciels, la capacité d’infonuagiques et les puces. Ainsi, même lorsque des centres de données canadiens seront construits, ils le seront en étroite collaboration avec les grandes entreprises technologiques américaines comme Microsoft et NVIDIA, qui en tireront des profits considérables.
Comme les entreprises technologiques canadiennes sont petites et peu solides par rapport à leurs homologues américaines, Carney va consacrer des fonds publics considérables pour permettre à ces centres de données de voir le jour. Cela se traduira par des subventions accordées à des entreprises privées, dont bénéficieront principalement les entreprises technologiques américaines.
C’est ce qui s’est produit dans le cas incroyable de l’entreprise canadienne d’IA Cohere, qui a reçu 240 millions de dollars dans le but précis de renforcer la « souveraineté [du Canada] en matière d’IA », pour finalement confier la construction du centre de données à une entreprise américaine.
En ce qui concerne les retombées pour le « Canada », ce sont surtout les trois géants des télécommunications (Bell, Rogers et TELUS) qui en bénéficieront, ainsi que les grandes banques et les sociétés de placement, comme Brookfield, qui a investi jusqu’à présent 100 milliards de dollars dans les infrastructures d’IA.
Malgré les discours de Carney sur la souveraineté, la création d’emplois et le bien commun, tout le monde sait que cette offensive en faveur des centres de données est menée par une poignée de milliardaires américains du secteur de la technologie – des personnalités telles qu’Elon Musk, Bill Gates et Peter Thiel.
Par ailleurs, ces projets ne créent pratiquement aucun emploi par rapport au montant des investissements. Par exemple, le centre de données de Meta, d’une valeur de 13 milliards de dollars, actuellement en construction en Alberta, ne devrait créer que 300 emplois permanents.
Dans ce contexte, les propos de Carney sur la création d’emplois sont ridicules, d’autant plus que les capitalistes du secteur technologique ne cessent de fantasmer publiquement sur la suppression de littéralement tous les emplois. Lorsque Amazon a annoncé l’année dernière son intention de remplacer un demi-million d’emplois par des robots, Musk en a profité pour tweeter : « Dans le futur, l’IA et les robots remplaceront tous les emplois. »
Même si l’idée que les robots remplaceront tous les emplois relève du fantasme des « tech bros », la perspective d’un chômage dévastateur alors que le filet de sécurité sociale est en train d’être démantelé représente une crainte bien réelle chez de nombreux travailleurs. Et la réaction hostile à l’encontre des centres de données est une protestation contre le problème central du capitalisme : le contrôle exercé par un petit groupe de personnes qui font ce qu’elles veulent, tandis que nous sommes contraints d’en subir les conséquences.
Renversons les milliardaires de la tech!
Dans son discours annonçant « L’IA pour tous », Carney a cité le pape Léon XIV, qui disait à propos de cette technologie : « Jamais l’humanité n’a eu un tel pouvoir sur elle-même. »
Jamais l’humanité n’a été autant dominée – non pas par l’IA, mais par l’élite des milliardaires qui en tirent profit. Il s’agit bien sûr des capitalistes du secteur de la tech, mais aussi de l’ensemble de la classe des milliardaires à laquelle ils appartiennent.
Sous le capitalisme, les gens ont raison de se méfier de la construction de ces centres de données géants dans leurs collectivités. Sous l’impulsion des milliardaires de la tech, les travailleurs n’ont pas leur mot à dire dans la mise en œuvre de ces projets qui vont bouleverser leur vie de façon irréversible. Si on ne les arrête pas, tout le monde sait ce qui va se passer : le coût de la vie va augmenter, tandis que quelques milliardaires engrangeront des profits colossaux.
Malgré tout, l’IA est une technologie révolutionnaire. Si la classe ouvrière contrôlait la société, l’IA serait une technologie précieuse au service de la planification économique. Elle pourrait faire progresser les soins de santé, remplacer les tâches ingrates, réduire la durée de la journée de travail et faire avancer la recherche dans tous les domaines. Elle pourrait être une force au service de l’émancipation de l’humanité – mais seulement si elle est retirée des mains des élites qui la contrôlent actuellement.
Alors, nous ne serons plus dominés par les machines, car nous ne serons plus dominés par ceux qui les possèdent.