
La campagne électorale québécoise nous offre un spectacle inédit : dès ses premiers jours, le débat s’est centré sur la quantité de coupes à faire dans l’appareil d’État – Radio-Canada titrant même un de ses articles : « “Scalpel” ou “tronçonneuse” »!
Tous les partis, à l’exception de Québec solidaire, promettent de réduire grandement les dépenses de l’État et de supprimer des postes dans la fonction publique – tous promettent l’austérité sans la nommer.
Après nous avoir saignés en santé et en éducation, la CAQ de Christine Fréchette promet d’abolir 11 000 postes de fonctionnaires. Les libéraux de Charles Milliard : 12 000 postes sur cinq ans. Les conservateurs d’Éric Duhaime : 20 000 postes sur cinq ans, et un gargantuesque 47 milliards de réduction des dépenses de l’État.
Le PQ, qui risque fort de prendre le pouvoir le 5 octobre, prévoit une baisse de la masse salariale du secteur public de 2,5%, sans détail – ce qui équivaut à 16 000 postes. Le parti veut limiter la croissance des dépenses à 1,9% par année, soit le plus bas niveau en 30 ans.
Les chefs de ces partis nous répètent en chœur le même refrain : les travailleurs ne devraient surtout pas s’inquiéter, car les services à la population ne seraient pas touchés.
Disons le clairement : ces gens nous mentent en pleine face. Il est absolument impossible que de telles coupes n’affectent pas les services.
Bien entendu, nul ne sera populaire s’il annonce des coupes dans les services publics en pleines élections. C’est pourquoi ces partis se gardent tous d’utiliser le mot en A. Mais l’austérité arrive bel et bien.
Une grande machine inefficace
Même si les partis bourgeois masquent leurs véritables intentions dans ces élections, il demeure tout de même qu’annoncer des coupes n’a jamais été un gage de succès en politique. C’est vraiment une situation inouïe à laquelle nous assistons.
Tandis que QS, seul parti qui veut augmenter les dépenses de l’État pour améliorer les services publics, stagne au dernier rang, les partis qui rivalisent pour le pouvoir font campagne en promettant des mesures qui, historiquement, auraient été synonymes de suicide politique. Comment expliquer ce scénario?
Ce phénomène traduit la profondeur de la crise du « modèle québécois » et le naufrage de l’État-providence.
Les services publics s’effondrent. La population n’en peut plus des files d’attente aux hôpitaux et des écoles qui tombent en ruine. C’est le sous-financement chronique qui explique cette situation, sans le moindre doute.
Mais année après année, les seules mesures prises pour améliorer (prétendument) la situation sont des réaménagements administratifs : réforme de la gouvernance scolaire, création des CIUSSS puis abolition des CIUSSS, centralisation, décentralisation, puis recentralisation, etc. À chaque fois, sous le prétexte de simplifier la bureaucratie, on bureaucratise davantage. Pendant ce temps, le sous-financement se poursuit.
Le résultat est une perte de confiance envers le gouvernement et les services publics. Et aujourd’hui, cyniquement, la classe dirigeante utilise ce raz-le-bol collectif, qu’elle a elle-même orchestré en coupant toujours davantage dans les services et en jouant avec la bureaucratie, pour justifier davantage de coupes.
Et pendant ce temps, à chaque étape, les mêmes partis qui sabotent les services publics et imposent l’austérité se montrent frivoles avec l’argent des contribuables. Des fiascos comme SAAQclic et l’explosion ridicule des coûts informatiques à Santé Québec, en passant par les paris perdus sur des projets comme Northvolt et Lion Électrique, jusqu’aux scandales sur l’octroi de contrats dans la construction (commission Charbonneau) ne font rien pour donner confiance aux travailleurs que leurs impôts sont utilisés à bon escient.
Et plus l’État coupe dans les services, plus il confie des mandats au privé : consultants, agences, sous-traitants, compagnies informatiques, etc. Chaque dollar investi dans nos services doit d’abord engraisser des une myriade d’intermédiaires parasitaires avant de servir à soigner ou éduquer la population. Les récents fiascos de SAAQclic et de SIFA à Santé Québec tournent autour de faramineux contrats donnés à une même compagnie, soit LGS, une filiale de la multinationale IBM. Autre exemple : durant la pandémie, le gouvernement du Québec, tout comme le gouvernement du Canada et de nombreux autres dans le monde, a confié la gestion (bâclée) de la crise à la richissime agence McKinsey.
Pour bien des travailleurs aujourd’hui, l’État n’est qu’une grosse machine bureaucratique qui s’alourdit, tandis que la qualité des services offerts se détériore continuellement. Devant une machine aussi brisée, des travailleurs se demandent légitimement : « Pourquoi continuer de jeter notre argent par les fenêtres? »
Il n’est ainsi pas étonnant qu’en janvier dernier, un sondage Léger indiquait qu’une majorité de Québécois appuient des coupes dans la bureaucratie de l’État. Plus récemment, une étude de l’Université de Sherbrooke a révélé que près des deux tiers de la population préfèrent une réduction des services publics plutôt qu’une hausse d’impôts pour éponger le déficit.
Ainsi, plus les partis de l’establishment bourgeois se montrent incompétents et corrompus, et plus ils coupent dans les services publics, plus ils trouvent des arguments pour justifier davantage de coupes et pour confier des contrats au privé. Comme nous l’écrivions à l’époque de la réforme de la santé sous Couillard, ils « sabotent pour mieux privatiser ».
Pour un nouveau modèle
La ruine de l’État-providence n’est pas que le produit d’une simple incompétence administrative ni d’un pur manque de financement : c’est un symptôme direct du contrôle de l’État par la classe capitaliste.
En réalité, le « modèle québécois » est une anomalie historique. Notre classe dirigeante n’a pas créé l’État-providence de gaieté de cœur, mais sous la pression des luttes du passé. Grâce aux luttes intenses des années 60 et 70, les travailleurs ont arraché de force à l’État capitaliste des concessions sous forme de services publics.
À l’époque, la classe capitaliste avait la marge de manœuvre pour accorder ces concessions aux travailleurs. Le boom d’après-guerre avait donné lieu à une période de prospérité sans précédent, avec des taux de croissance élevés et une dette d’État faible. Le mouvement ouvrier était fortement organisé, et la bourgeoisie préférait acheter la paix des classes, surtout qu’elle en avait les moyens.
Mais la classe dirigeante n’a jamais eu l’intention que ces concessions soient plus que temporaires. Elle cherche depuis les années 80 à se débarrasser de l’État-providence. C’est devenu d’autant plus pressant dans les dernières années, alors que l’État québécois est endetté jusqu’au cou et que l’économie tourne au ralenti.
La solution n’est donc pas de revenir dans le passé à un État-providence qui n’a jamais été qu’une anomalie historique. Les conditions qui ont permis l’État-providence ont disparu.
Et même s’il était possible de faire abstraction de la crise de la dette publique et de simplement renflouer les coffres de l’État en taxant davantage les riches, comme le propose QS, le problème va plus loin. C’est parce que le patronat est aux commandes de la société et, par le fait même, de son État, que nous subissons ce désastre. Motivée par le profit, la classe capitaliste n’a aucun intérêt à améliorer les services publics et à éviter de dilapider l’argent public pour le mettre dans les poches du privé, au contraire.
Le problème est la nature de l’État lui-même – un État conçu, bâti, contrôlé, capturé par les patrons, les banques, les grandes entreprises, les grands propriétaires et autres parasites. Nous avons besoin d’un véritable nouveau modèle de société, où les travailleurs sont aux commandes de l’économie et bâtissent un gouvernement à leur image.
Ce nouveau modèle garantira une gestion démocratique par les travailleurs, et les ressources collectives seront utilisées pour répondre aux besoins réels de la population, et non les impératifs du gain privé. En chassant les profiteurs privés et la bureaucratie capitaliste, nous mettrons fin au gaspillage et à l’inefficacité qui grugent nos services.
La crise du modèle québécois est une démonstration claire de l’incapacité du capitalisme à répondre à nos besoins. Seule la lutte pour une société socialiste nous permettra de sortir de ce cul-de-sac.