Les 50 ans de la révolution éthiopienne

Dans cet article paru en 2024 dans le 2e numéro de Défense du marxisme, Ben Curry donne un aperçu des événements dramatiques de la révolution éthiopienne, et explique les processus complexes qui ont façonné son cours.
  • Ben Curry
  • dim. 8 mars 2026
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« Le PRPE est notre parti ! L’EPRYL est notre organisation révolutionnaire », affiche datant de 1978.

Cette année marque le 52e anniversaire de la révolution éthiopienne. Débutant avec un soulèvement contre le despotisme semi-féodal de l’Empereur Haïlé Sélassié, elle alla beaucoup plus loin, culminant dans le renversement du capitalisme au pays. Dans cet article paru en 2024 dans le 2e numéro de Défense du marxisme, Ben Curry donne un aperçu de ces événements dramatiques, et explique les processus complexes qui ont façonné le cours de la révolution.


Le mois de février dernier marquait le 50e anniversaire du début de la révolution éthiopienne de 1974, qui a renversé l’empereur Haïlé Sélassié. Elle mettait fin à une dynastie vieille de 800 ans prétendant avoir des racines remontant au roi biblique Salomon.

Au cours des événements qui ont suivi, non seulement l’autocratie a été écrasée, mais aussi la propriété foncière et le capitalisme. L’Éthiopie n’est pas le seul pays où cela s’est produit ; des économies planifiées nationalisées ont été instaurées dans une série de pays à travers l’Afrique dans la période d’après-guerre, y compris en Angola, au Mozambique et en Somalie.

Cependant, plutôt que d’être l’étincelle d’une révolution socialiste à l’échelle du continent, ces régimes ont pris les mêmes caractéristiques déformées que le stalinisme russe. Dès les années 1990, le processus s’est inversé et le capitalisme a été restauré.

Aujourd’hui, le système capitaliste en crise n’offre aucune perspective de développement ou de progrès. En fait, il menace la Corne de l’Afrique, et en fait le continent tout entier, de plongée dans la barbarie. Seule la révolution socialiste mondiale peut offrir une issue. Les événements révolutionnaires comme ceux d’il y a 50 ans en Éthiopie, avec toutes leurs particularités, contiennent d’énormes leçons – obtenues au prix d’un lourd tribut – pour la jeune génération de révolutionnaires en Afrique et dans le monde entier aujourd’hui.

La modernisation d’un État féodal

Historiquement, l’Éthiopie est plus ou moins unique parmi les nations de l’Afrique dans la mesure où elle a évité l’occupation coloniale directe par une puissance européenne – à l’exception de la courte période d’occupation par l’Italie fasciste. Mais dès sa création, l’Éthiopie a été modelée économiquement, politiquement, et même dans ses frontières, par l’extrême pression extérieure exercée par l’impérialisme.

L’État-nation éthiopien moderne a été forgé à la fin du 19e siècle, dans le contexte du « partage de l’Afrique » par l’impérialisme européen. Il est apparu comme une complexe mosaïque de groupes ethniques, de nationalités, de langues et de religions, sur laquelle l’empereur chrétien Amharique et sa clique régnaient avec la plus grande brutalité et sans la moindre considération pour ses sujets.

En 1916, le jeune empereur Haïlé Sélassié accède au trône éthiopien. Sélassié n’était pas dupe et il avait compris que pour éviter d’être directement absorbé par un empire européen, son régime féodal devait se moderniser. Il entreprend donc un programme de réformes.

L’empereur Haïlé Sélassié avec la Reine Élisabeth II. Photo : םלועדא

Une partie de la vieille élite aristocratique partage sa vision. Appelés les « japonisateurs », ils rêvent de remédier au sous-développement de l’Éthiopie en imitant les exploits du Japon de Meiji dans la seconde moitié du 19e siècle. À l’époque, l’État féodal japonais avait réussi à forcer le développement d’un puissant capitalisme national japonais en copiant les pratiques industrielles et commerciales de l’Occident. Le problème est que les « japonisateurs » éthiopiens espéraient réaliser le même exploit quelque 50 à 100 ans plus tard, alors que le monde était dominé par une poignée de puissances impérialistes avancées.

Le développement de l’Éthiopie a été extrêmement tardif. Au moment de la révolution de 1974, le pays reste extrêmement arriéré, bien plus encore que ne l’était la Russie en 1917.

Sous le féodalisme éthiopien, les quatre cinquièmes de la population étaient des paysans de subsistance. La quasi-totalité des terres arables appartenait à l’aristocratie et à l’Église. Largement concentrés dans les régions montagneuses plus froides, les paysans payaient d’énormes tributs ou loyers à leurs aristocrates féodaux locaux, dans certains cas jusqu’à 50% ou plus de leur production, et s’acquittaient de corvées et d’obligations militaires.

L’analphabétisme atteignait 93 %, l’espérance de vie moyenne était de 33 ans et le revenu annuel par habitant n’était que de 60 dollars, soit un dixième de celui de l’Algérie contemporaine – ce qui reflète le fait qu’une grande partie de la paysannerie n’utilisait même pas l’argent.1 Comme dans l’Europe médiévale, une pyramide féodale traditionnelle d’obligations militaires, avec l’empereur à son sommet, constituait la base de l’État. L’aristocratie jouissait donc d’un pouvoir important.

Mais sur la base des réformes de Sélassié, cette aristocratie est de plus en plus supplantée par une bureaucratie d’État moderne et une armée composée de professionnels salariés, financés par l’aide étrangère (dans la période d’après-guerre, principalement par les États-Unis) ainsi que par les cultures commerciales destinées à l’exportation, comme le café. Afin de pourvoir les postes professionnels au sein de l’État et d’encourager la croissance de l’industrie nationale et le développement, l’État aide également des jeunes issus de milieux modestes à se rendre à l’étranger pour y suivre des études dans des universités étrangères.

Quelles que soient les attentes, le résultat n’a pas été la création d’une nation capitaliste libérale développée. Les réformes de Sélassié n’ont pas touché aux rapports terriens féodaux. Leur destruction était absolument essentielle pour mettre fin au retard écrasant du pays.

L’essor du capitalisme d’après-guerre a conduit à une domination toujours plus décisive du marché mondial, écrasant les paysans au passage. Alors qu’ils cherchaient à échapper à une mort lente due à la faim dans les champs, des villes comme Addis-Abeba se sont développées à un rythme effréné. Mais contrairement à d’autres nations semi-coloniales, les capitaux étrangers commençaient à peine à pénétrer en Éthiopie. Dans les villes aussi, le développement capitaliste était extrêmement limité. En 1974, la population urbaine de l’Éthiopie s’élève à environ 3 millions de personnes sur une population totale de 32 millions d’habitants. Mais la majorité de cette population fait partie du secteur informel, est au chômage ou fait partie du lumpenprolétariat. La classe ouvrière était minoritaire, même dans les villes. La Confédération des syndicats éthiopiens (CSE), qui regroupe des travailleurs de tous les secteurs, ne compte que 80 000 membres.2

Pourtant, malgré sa petite taille, le prolétariat va marquer de son empreinte décisive la révolution éthiopienne.

Et bien que les réformes de l’empereur n’ont pas réussi à construire un puissant capitalisme national, la création d’un État bureaucratique moderne lui a permis de se libérer de sa dépendance envers l’aristocratie féodale. Par conséquent, le pouvoir s’est de plus en plus concentré entre les mains de l’autocrate Sélassié, qui s’est appuyé sur un appui des plus limités : l’armée professionnelle nouvellement formée. Elle aussi marquera les événements de son empreinte singulière.

La révolution de février 1974

La radicalisation mondiale des années 1960 résonne en Éthiopie comme partout ailleurs. Les étudiants qui avaient été envoyés en Europe et en Amérique pour y être formés en vue de devenir des fonctionnaires de l’État bureaucratique reviennent avec des idées radicales, influencés par les mouvements contre la guerre du Vietnam, pour les droits civiques et le mouvement de solidarité avec la Palestine – mais surtout par les idées maoïstes alors très populaires parmi de nombreux étudiants en Occident.

Dès les années 1960, l’Éthiopie est une véritable poudrière. Des révoltes paysannes éclatent et sont écrasées à Sidamo, Gojjam, Bale et ailleurs. De nombreuses révoltes prennent la forme de mouvements de libération nationale.

Durant la période d’après-guerre, les Nations unies, dans toute leur sagesse, avaient rattaché l’ancienne colonie italienne d’Érythrée à l’Éthiopie, sans se soucier le moins du monde de l’opinion du peuple érythréen. Des mouvements de guérilla héroïques se sont développés parmi les Érythréens et dans les basses terres de l’Ogaden, à majorité somalienne, à l’est.

Dans le Tigré, la mémoire se nourrit du souvenir du soulèvement de Woyanne en mai 1943, vaincu par les bombardiers britanniques de la RAF envoyés d’Aden. On se rappelle aussi comment le régime de Sélassié, qui avait été récemment restauré, a massacré les paysans et introduit des taxes vicieuses et punitives cinq fois plus élevées que celles des fascistes italiens.3

Devant ces insurrections paysannes se trouvent les simples soldats sous-payés – en permanence campés dans les plaines chaudes, arides et infestées de moustiques à partir desquelles les guérillas opéraient.

Sélassié avait envisagé un État bureaucratique moderne pour faire face aux pressions de l’impérialisme. Mais les hommes qui composaient la base et les échelons inférieurs du corps des officiers de son armée avaient leur propre conception de la trajectoire que devait suivre l’Éthiopie. Ils méprisaient l’aristocratie parasitaire qui vivait de la richesse de la terre sans lever le petit doigt pour développer la nation.

Dès 1960, un groupe d’officiers avait tenté un coup d’État contre Sélassié. Son régime était à leurs yeux la principale force maintenant l’Éthiopie dans son arriération. Le coup d’État échoue et ses dirigeants sont exécutés publiquement. Mais la mystique monarchique est ternie à jamais. Ce n’était là qu’un avant-goût des choses à venir.

Les conditions déjà difficiles devenaient insupportables pour les masses. Alors que dans les pays capitalistes avancés, l’essor économique de l’après-guerre permet à la classe dirigeante d’accorder certaines réformes, il en va tout autrement dans ce que l’on appelle le tiers-monde. La crise mondiale du capitalisme dans les années 1970 met le feu aux poudres.

En 1973, l’impact des immenses sommes prélevées sur la paysannerie par l’aristocratie féodale se conjugue à la sécheresse pour provoquer une terrible famine dans le nord de l’Éthiopie. Au moins 200 000 personnes meurent de faim. L’État déploie alors un effort futile pour dissimuler son crime, mais des scènes de la famine circulent tout de même, couplées à des images des célébrations obscènes du 80e anniversaire de Sélassié, qui s’ouvrent à peu près au même moment par un salut de 80 coups de canon au coût de 35 millions de dollars.

La même année, la guerre au Moyen-Orient sert de catalyseur pour une récession mondiale. Le choc fait grimper en flèche les prix du pétrole. Dans une situation comparable à celle du monde d’aujourd’hui, la hausse rapide des prix du pétrole entraîne une augmentation de 50 % du prix de l’essence du jour au lendemain en Éthiopie.4

Les masses n’en pouvaient plus. La classe ouvrière fait alors irruption sur la scène. Des grèves éclatent d’abord parmi les chauffeurs de taxi, qui sont les premiers touchés par la hausse du prix du carburant. Ils sont rapidement rejoints par des enseignants et des étudiants radicaux. À partir de là, le mouvement de grève se répand comme une traînée de poudre.

Il est vite apparu que ce qui avait commencé n’était pas une simple vague de grève. Il s’agissait d’une révolution.

Aux revendications économiques s’ajoutent des revendications politiques pour le droit de manifester et la démocratie. Bien que le mouvement soit à ce stade entièrement urbain, les étudiants commencent à soulever l’importante revendication « la terre à ceux qui la travaillent ».

En partant de ces couches, l’agitation sociale s’étend à tous les secteurs de la population. Des émeutes majeures éclatent à Addis-Abeba.

L’armée n’était pas immunisée. Les soldats de la base souffraient des mêmes privations que les travailleurs et les habitants pauvres des villes, auxquelles s’ajoute le mécontentement d’être constamment enlisés dans des campagnes anti-insurrectionnelles en Érythrée et dans l’Ogaden.

« Mort aux fascistes et aux traîtres », affiche du PRPE.

Des mutineries éclatent donc au sujet des salaires, des pensions et de la discipline arbitraire et sévère. Lors d’un incident explosif, un général est pris en otage par des soldats. Le régime doit agir avec prudence et Haïlé Sélassié intervient personnellement pour libérer le général capturé. Mais après sa libération, le même malheureux général s’est rendu dans un deuxième bataillon et est immédiatement arrêté à nouveau. Les soldats le nourrissent de force avec du pain rempli de sable et de l’eau contaminée, la même nourriture avec laquelle ils étaient censés subsister.5

En l’espace de quelques semaines, le premier ministre est contraint de démissionner. Partout où le mouvement s’étend, des « comités de coordination » sont créés spontanément par des travailleurs, des étudiants, des enseignants et des soldats. À Jimma, la plus grande ville de la province d’Oromia, le comité de coordination a même brièvement pris le pouvoir.

Ces comités n’étaient pas très différents des soviets, soit les assemblées révolutionnaires de travailleurs et de soldats qui avaient vu le jour en Russie en 1905 et en 1917. Si un parti révolutionnaire avait été présent en Éthiopie à cette époque, il aurait lancé l’appel pour unifier tous les comités et les transformer en comités de ville, régionaux et enfin en un comité national. Il aurait naturellement invité les représentants des comités de coordination des soldats à siéger conjointement avec ceux des travailleurs. Il aurait lancé une campagne systématique pour gagner à la cause la base de l’armée et, grâce à ces liens, armer les travailleurs. Sur cette base, un tel parti aurait pu prendre le pouvoir.

Mais la classe ouvrière éthiopienne n’en était qu’à ses débuts. Un tel parti n’existait pas. Il est vrai que les étudiants rentrant de l’étranger avaient commencé à former les noyaux des futurs partis de masse. Mais ils commençaient à peine à tisser des liens avec les travailleurs.

En fait, les étudiants ne possédaient même pas la conception d’une révolution dirigée par le prolétariat par le biais d’organes démocratiques de la classe ouvrière, comme en Russie en 1917. Ils s’accrochaient plutôt à l’idée maoïste de la guérilla paysanne. Si un pays semblait mûr pour tester la conception maoïste de la guérilla rurale, c’était certainement l’Éthiopie paysanne. Mais leurs plans ont été complètement détruits par les événements de 1974, qui les ont complètement pris par surprise.

Ce fut donc un véritable baptême par le feu pour la jeune classe ouvrière éthiopienne. Sans parti capable d’organiser et d’apporter de la clarté à ses couches les plus avancées, elle n’a pas pu prendre la place qui lui revenait à la tête de la révolution. Dans ces conditions, les événements se sont déroulés d’une manière très singulière.

L’ascension du Derg

Grâce à des concessions, l’empereur réussit à convaincre l’armée de retourner dans les casernes au mois de mars. Mais alors que le calme revient momentanément dans l’armée, les travailleurs du tabac se mettent en grève et, le 8 mars 1974, la CSE annonce une grève générale. Toutes les couches de la société éthiopienne qui avaient subi une oppression ou un préjudice quelconque viennent avec leurs revendications. Le 20 avril, 100 000 musulmans défilent dans les rues d’Addis-Abeba pour réclamer le droit à la liberté de culte et pour mettre fin à la discrimination. Même les travailleurs employés par l’Église orthodoxe éthiopienne se mettent en grève !6

L’une des principales revendications soulevées de toutes parts est le renvoi des fonctionnaires corrompus, des gouverneurs de province et des officiers de l’armée. En effet, les soldats n’ont été convaincus de retourner dans les casernes que sur la promesse de renvoyer les hauts officiers détestés. Mais lorsque, en avril, la majorité des anciens officiers sont toujours en place, le comité de coordination de la 4e division de l’armée prend les choses en mains et procède à l’arrestation de quelque 200 hauts fonctionnaires.

Mais le mouvement de grève commence à s’essouffler au cours des mois de mai et juin. En l’absence d’une direction révolutionnaire unifiée pour coordonner tous les mouvements de contestation, les évènements commencent à devenir chaotiques.

L’armée se trouve alors dans une étrange situation. Le recul temporaire du mouvement de grève laisse les soldats et les officiers subalternes isolés. Ils hésitent à faire un coup d’État, sous peine de subir le même sort que les organisateurs du coup d’État de 1960. Mais ils ne peuvent pas reculer non plus : en procédant à l’arrestation des fonctionnaires, ils sont déjà allés trop loin et ils craignent des représailles.

Les comités ont donc continué à s’étendre au sein des forces armées jusqu’à ce que, en juin 1974, chaque unité de l’armée soit invitée par le comité de coordination de la 4e division à envoyer trois délégués (sans distinction de grade, à l’exception des officiers supérieurs détestés de l’ancien régime) pour former un nouvel organe. Cet organe, composé de 106 délégués, s’autoproclame Gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste, et devient connu sous le simple nom de Derg (du terme amharique signifiant « comité »).7

Rapidement, ce puissant comité commence à exercer ses muscles. Il « demande » poliment aux ministres d’exécuter telle ou telle requête… et les ministres peuvent difficilement refuser. Le Derg va même voir Selassié lui-même et « demande » à l’empereur la permission de « travailler avec le cabinet » pour « favoriser l’unité et le développement du pays ». Sélassié donne son accord et le Derg obtient une couverture légale pour ses actions.

Ainsi, au cours de la deuxième moitié de 1974, l’Éthiopie est le théâtre de ce que l’on a appelé depuis lors un « coup d’État rampant » (« creeping coup »), au cours duquel le Derg concentre peu à peu de plus en plus de pouvoirs entre ses mains. Ce n’est qu’en septembre 1974 que le comité annonce finalement que l’empereur est destitué. En 1975, Sélassié meurt dans des circonstances mystérieuses, probablement sur ordre du Derg.

Le Derg s’était hissé au pouvoir.

Comité de coordination des Forces armées lors de la révolution de 1974.

Lorsque les unités de l’armée reçoivent l’invitation à envoyer des représentants au Derg, la plupart d’entre elles n’en saisirent pas l’importance. Il ne fait aucun doute que ceux qui  convoquèrent le Derg étaient tout aussi peu conscients d’où mènerait cette initiative. Toutes sortes d’éléments accidentels ont fini par être représentés à ce comité. Dans certains cas, les officiers supérieurs avaient envoyé des individus marginaux comme représentants au Derg, simplement pour s’en débarrasser, mais ils s’en sont mordu les doigts par la suite. Telles sont les origines d’un certain délégué du Derg, Mengistu Haile Mariam, le futur dictateur de l’Éthiopie.

Il en est ressorti une clique militaire composée de soldats et d’officiers subalternes. Mais le droit de régner autoproclamé par ce comité n’est pas demeuré incontesté. En septembre 1974, sentant que le Derg était en train de consolider une dictature militaire, la CSE lance un appel à une grève générale organisée à la hâte. Mais faute d’une préparation adéquate, la grève générale ne se concrétise pas et le Derg réagit par la répression, en fermant les comités de coordination sur les milieux de travail.

Les comités de coordination dans le reste de l’armée – notamment ceux qui étaient les plus favorables aux ingénieurs, à l’armée de l’air et à la Première Armée – contestent également le droit du comité de coordination de la 4e division de s’entourer d’une clique fermée. Ils réclament un gouvernement civil, la nationalisation des terres et des grandes entreprises, ainsi qu’une planification économique à l’échelle du pays. Ils subissent eux aussi la répression.

Mais les coups portés par le Derg pour asseoir son pouvoir ne visent pas seulement la gauche. Le groupe s’attaque également à de hauts fonctionnaires issus de l’ancienne aristocratie. Le 23 novembre 1974, le Derg fait couler le sang pour la première fois en exécutant 60 de ses opposants. La plupart sont des hauts fonctionnaires de l’ancien régime, mais il y a aussi des membres du Derg, dont son premier président, Aman Andom. C’était un avant-goût des violentes luttes fractionnelles internes à venir au sein du Derg.

Mais la clique au pouvoir ne se contente pas de quelques arrestations de piliers du régime. Pour consolider son pouvoir, elle devait aller plus loin. Au début de 1975, elle prend des mesures décisives pour briser complètement les bases de l’ancienne classe dirigeante.

Bien qu’il n’a ni l’intention ni le désir de céder le pouvoir aux masses, le Derg s’appuie désormais sur elles pour porter des coups contre l’ancienne élite aristocratique et l’ancien État. Une réforme agraire est entamée. Les terres sont nationalisées et attribuées aux paysans sur la base de leur utilisation. Ces mesures étaient extrêmement populaires et leur annonce donne lieu à des centaines de milliers de manifestations de soutien.8

Le Derg ne pouvait pas briser l’aristocratie en s’appuyant sur l’ancien appareil d’État pour exécuter ses ordres. Il mobilise donc quelque 60 000 étudiants et enseignants radicaux et les envoie dans les campagnes pour inciter les paysans à redistribuer les terres entre eux. L’encouragement n’est guère nécessaire, mais la mesure a l’avantage pour le Derg de disperser dans les campagnes des milliers de jeunes radicaux qu’il perçoit à juste titre comme une menace sérieuse pour son pouvoir.

Les choses ne s’arrêtent pas là. Les logements urbains sont nationalisés, de même que les banques, les compagnies d’assurance et la plupart des grandes industries. 

Les nationalisations du Derg sont allées si loin qu’elles ont réellement aboli le capitalisme en Éthiopie – et pourtant, le capital exproprié ne représentait pas une valeur supérieure à 30 millions de dollars américains ! Sur cette somme, 10 millions de dollars étaient constitués par le capital des grandes banques dominées par la Grande-Bretagne et l’Italie. La classe capitaliste éthiopienne, à peine existante, ne représentait qu’une fraction du reste.9

Qu’était le Derg ?

Dans un article analysant ce processus, intitulé « La révolution coloniale et les États ouvriers déformés » (« The Colonial Revolution and the Deformed Workers’ States »), Ted Grant explique que ce qui s’est passé confirme la théorie de la révolution permanente de Trotsky, mais d’une manière déformée :

« L’essence même de la théorie de la révolution permanente de Trotsky réside dans l’idée que la bourgeoisie coloniale et la bourgeoisie des pays arriérés sont incapables de mener à bien les tâches de la révolution démocratique bourgeoise. Cela s’explique par leurs liens avec les propriétaires terriens et les impérialistes. Les banques ont des hypothèques sur les terres, les industriels possèdent des propriétés foncières dans le pays, les propriétaires terriens investissent dans l’industrie et l’ensemble est enchevêtré et lié à l’impérialisme dans un réseau d’intérêts particuliers opposés au changement. »10

Par conséquent, la seule classe révolutionnaire en Éthiopie capable de prendre le pouvoir et de s’atteler à la tâche de briser le féodalisme, de mener à bien la réforme agraire et de moderniser la nation était la classe ouvrière, avec l’appui de la paysannerie. Mais la classe ouvrière ne s’arrêterait pas là. Elle doit également réaliser des percées et des expropriations contre la classe capitaliste contre-révolutionnaire, entamant ainsi les tâches de la révolution socialiste, bien que celles-ci ne puissent être achevées qu’à l’échelle mondiale. C’est ainsi que la révolution devient « permanente ».

Les événements ont suivi une voie similaire à celle prédite par Trotsky, mais avec une nuance. En 1975, le capitalisme et la propriété foncière ont été écrasés en Éthiopie. Toutefois, ils n’ont pas été écrasés par la classe ouvrière organisée qui a pris le pouvoir avec la perspective d’une révolution socialiste mondiale, comme en Russie en 1917. Ils ont été écrasés par une clique militaire qui s’appuyait sur les masses pour porter un coup fatal aux capitalistes et aux propriétaires terriens déchus, mais qui avait également porté des coups contre les masses elles-mêmes.

Comment caractériser un tel régime inhabituel ? L’importance d’une approche théorique correcte, ancrée dans la méthode marxiste, prend ici tout son sens.

De manière tragique, les deux principaux groupes maoïstes d’Éthiopie – le Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (PRPE) et le Mouvement socialiste panéthiopien (ou « Meison », d’après son acronyme amharique) – n’ont pas compris la nature du régime. Leurs erreurs allaient avoir des conséquences catastrophiques.

Dans un premier temps, les deux groupes, face à la répression des travailleurs à la fin de 1974, dénoncent superficiellement le régime comme étant « fasciste ». Mais les mesures révolutionnaires de 1975 désorientent les deux groupes par la suite.

Dans leur tentative de caractériser le Derg, chaque groupe se concentre sur l’une de ses caractéristiques et en arrive à des conclusions diamétralement opposées. Le PRPE a persisté à qualifier le régime de « fasciste » en soulignant la répression permanente. Meison, au contraire, opère un virage à 180 degrés, soulignant les actions révolutionnaires du Derg, et apporte son appui total à la junte.

Comme dans la parabole des aveugles qui rencontrent un éléphant, où chacun arrive à une description complètement différente de l’animal en ne sentant qu’une partie de son anatomie, les maoïstes éthiopiens avaient chacun identifié une facette du régime sans en saisir l’essence. C’est un fait que Ted Grant a été le seul à comprendre la signification réelle du Derg.

Lorsque la révolution a éclaté en Éthiopie, la classe ouvrière était trop petite et ne disposait pas de la direction nécessaire pour prendre le pouvoir. Mais si la classe ouvrière était faible, la classe capitaliste éthiopienne l’était encore plus.

Devant l’impasse, les officiers subalternes et intermédiaires se sont insérés, ont pris le pouvoir et se sont élevés au-dessus de la société en maintenant l’équilibre entre les classes, portant des coups contre les masses et contre l’ancienne classe dirigeante. Il s’agit là d’une caractéristique typique de ce que les marxistes appellent les régimes « bonapartistes » – une analogie avec la dictature de Napoléon Bonaparte – et ils ont tendance à émerger lorsque la lutte des classes se trouve dans une impasse.

De tels régimes, dans lesquels l’armée maintient l’équilibre entre les classes pour s’élever, sont devenus la norme dans une grande partie de ce que l’on appelle le « tiers-monde » dans la période d’après-guerre. Pourquoi ? Parce que des conditions similaires produisent des résultats similaires. L’ancienne classe dirigeante était trop discréditée par la crise sociale chronique pour gouverner. Mais la classe ouvrière n’avait ni la force ni la direction nécessaires pour prendre le pouvoir. La lutte des classes s’est donc retrouvée dans une impasse.

Mais tous les régimes bonapartistes ne sont pas comparables.

Comme Ted Grant l’a expliqué, un facteur important était le fait que dans une grande partie du monde colonial et semi-colonial, en particulier en Asie et en Afrique, l’État capitaliste était récent. Contrairement aux pays capitalistes avancés, il n’avait pas été perfectionné au fil des siècles. Et la classe capitaliste s’était montrée incapable d’obtenir la loyauté des corps armés de l’État, ce qu’elle ne pouvait espérer faire qu’en développant sérieusement les forces productives.

De nombreux officiers subalternes et intermédiaires méprisaient les propriétaires terriens et les capitalistes, qui prenaient possession de tout sans contribuer au développement national. Lorsque ces officiers prirent le pouvoir dans les décennies d’après-guerre, ils n’hésitèrent pas à porter des coups sévères aux anciennes classes dirigeantes.

Les principales puissances impérialistes ne pouvaient pas intervenir directement. C’est précisément à ce moment-là que l’énorme vague de révolutions coloniales les obligea à reculer et à mettre fin à leur domination coloniale directe, ce qui encouragea bon nombre de ces officiers à prendre des mesures radicales.

Dans plusieurs pays, les régimes dirigés par les officiers ont sérieusement menacé la propriété de la classe capitaliste. En Égypte, par exemple, Nasser nationalisa une série d’entreprises étrangères et d’importantes ressources, dont le canal de Suez. En Irak, les officiers nationalisèrent les gisements de pétrole et d’autres ressources. Cependant, l’État ne peut pas modeler la société à sa guise. Au bout du compte, tout régime doit se fonder sur un ensemble ou un autre de relations de propriété et de rapports de classe. Dans ces pays, les expropriations ne sont jamais allées jusqu’à l’abolition totale du capitalisme. Ces régimes demeuraient essentiellement des régimes bonapartistes bourgeois reposant sur une économie capitaliste, malgré que la classe bourgeoise ait été privée du pouvoir politique.

Mais rien n’empêchait pour autant des régimes similaires d’aller jusqu’au bout et d’exproprier complètement la faible classe capitaliste.

C’est précisément ce qui s’est passé non seulement en Éthiopie sous le Derg, mais aussi en Syrie, en Birmanie et dans la Somalie voisine, entre autres, à l’époque des révolutions coloniales. Dans ces pays, le capitalisme a été aboli grâce à l’expropriation complète de la bourgeoisie. Bien sûr, ce n’était pas un grand exploit étant donné la faiblesse de la classe capitaliste en Éthiopie. Comme Trotsky le disait autrefois, pour un lion, il faut un fusil, mais pour une puce, un ongle suffit.

Mais sous ces régimes, la classe ouvrière était réduite au rôle d’observatrice passive et n’a pas  exercé de pouvoir politique, ce qui représente une condition indispensable à la transition vers le socialisme. Comme l’explique Ted Grant, il n’y avait aucun soviet ou organe de pouvoir ouvrier :

« Dans une révolution conforme à la norme, de tels comités ad hoc et des organisations traditionnelles sont indispensables. Elles sont une école où les travailleurs y apprennent l’art de gérer l’État, où ils y développent une solidarité et augmentent leur compréhension des choses. Après un renversement victorieux du capital, ces comités deviennent les véhicules du pouvoir ouvrier, les organes du nouvel État et de la démocratie ouvrière.

Mais là où – comme en Europe de l’Est, en Chine, à Cuba, en Syrie, en Éthiopie – le renversement a lieu avec l’appui des ouvriers et des paysans certes, mais sans leur contrôle actif, il est clair que le résultat sera différent. Les intellectuels petits-bourgeois, les officiers de l’armée, les chefs des guérilleros utilisent les ouvriers et les paysans comme de la chair à canon, comme de simples points d’appui, comme un support de tir, pour ainsi dire.

Leur objectif, conscient ou inconscient, n’est pas le pouvoir pour les ouvriers et les paysans, mais le pouvoir pour leur élite. »11

Ces régimes peuvent donc être qualifiés de bonapartistes. Mais il s’agit d’un bonapartisme fondé sur la propriété étatique, et non sur la propriété capitaliste, celle-ci ayant été abolie. Il s’agit, comme le décrit Ted Grant, de régimes bonapartistes prolétariens. Ils avaient pour modèle l’État ouvrier déformé de l’Union soviétique, dont ils ne diffèrent que de manière superficielle.

D’autres régimes sont parvenus au même résultat par une voie différente. En Chine et à Cuba, le capitalisme a été exproprié par des armées de guérilla victorieuses. En Europe de l’Est, les expropriations ont eu lieu sur ordre de l’Armée rouge à partir de 1948. Dans tous ces exemples, les groupes à la tête du mouvement bénéficiaient peut-être du soutien passif de la classe ouvrière, mais sa participation active faisait défaut.

L’Union soviétique avait entamé son existence en 1917 sous la forme d’un régime sain de démocratie ouvrière. Mais dans des conditions d’isolement et de retard économique, ce régime avait dégénéré, conduisant à l’expropriation politique de la classe ouvrière par une bureaucratie parasitaire et privilégiée, tandis que la planification économique demeurait intacte. Les nouveaux régimes dont il été question plus haut n’étaient pas fondamentalement différents du régime stalinien dégénéré en Russie.

Et le stalinisme avait été massivement renforcé avec les victoires de l’Armée rouge et la révolution chinoise de 1949. Ainsi, des exemples de bonapartisme prolétarien existaient tout faits, prêts à être reproduits. L’existence de cette caricature bureaucratique du socialisme en URSS avait un pouvoir d’attraction considérable sur les cliques d’officiers du soi-disant « tiers-monde », et ses déformations bureaucratiques ne faisaient que renforcer cet attrait.

Après tout, le « socialisme », tel qu’il semblait exister sous la forme de l’Union soviétique, semblait démontrer qu’il existait une autre voie pour les nations sous-développées, dans laquelle la société pouvait être améliorée par le biais d’une économie planifiée, tout en permettant à une couche supérieure de continuer à jouir d’énormes privilèges. Comme Ted Grant l’expliquait :

« Le passage au bonapartisme prolétarien accroît en fait leur pouvoir, leur prestige, leurs privilèges et leurs revenus. Ils deviennent la seule couche dirigeante de la société, s’élevant encore plus haut que par le passé au-dessus des masses. Au lieu d’être asservis à la bourgeoisie faible, lâche et inefficace, ils deviennent les maîtres de la société. »12

Dans un régime bonapartiste prolétarien, la moindre trace d’indépendance politique pour la classe ouvrière est une menace pour les intérêts de la couche dirigeante privilégiée, elle qui n’a aucun intérêt à opérer une transition vers l’authentique socialisme. Cette couche dirigeante doit inévitablement s’efforcer d’écraser toute opposition de ce type lorsqu’elle devient une menace sérieuse. En tant que tel, le PRPE avait raison de décrire ce régime comme un régime dictatorial qui tentait de se consolider par la répression. Comme l’indiquait Ted Grant :

« Ce n’est pas pour rien que Trotsky expliquait au Socialist Workers’ Party américain que, hormis la propriété étatique de l’industrie et des terres, le régime politique en Russie était un régime fasciste ! Rien ne distinguait le régime politique de Staline de celui d’Hitler, si ce n’est l’élément déterminant que l’un défendait et fondait ses privilèges sur la propriété d’État, tandis que l’autre fondait ses privilèges, son pouvoir, ses revenus et son prestige sur la défense de la propriété privée. »13

Cette différence dans les relations de propriété est fondamentale. En assimilant le Derg au « fascisme » et en lui opposant une notion abstraite de « démocratie », le PRPE a commis une erreur politique qui a sapé sa propre capacité à combattre le Derg. Les méthodes dictatoriales du Derg, pour autant qu’elles aient été appliquées aux masses, étaient détestées. Mais dans la mesure où elles étaient utilisées contre les propriétaires féodaux et les capitalistes, elles étaient non seulement extrêmement populaires, mais aussi historiquement progressistes. Le discours abstrait du PRPE sur la « démocratie » l’a exposé aux accusations du Derg d’agir comme une cinquième roue du carrosse contre-révolutionnaire se portant à la défense des droits démocratiques des classes contre-révolutionnaires.

Les erreurs théoriques du groupe Meison l’ont entre-temps conduit à tomber beaucoup, beaucoup plus bas. En ne soulignant que les actions révolutionnaires du Derg et en lui offrant un appui total contre ses ennemis, le Meison s’est soumis aux officiers petits-bourgeois et se rendra complice de tous les crimes de la terreur de Mengistu lorsque celui-ci cherchera à consolider son pouvoir en écrasant la jeunesse révolutionnaire.

Mengistu Haile Mariam.

La montée de Mengistu

Lorsque le Derg arrive au pouvoir, il n’y a pas grand-chose qui l’unisse et il risquait de se transformer en une clique dirigeante très instable. Il ne prétendait certainement pas avoir d’affinités avec les idées marxistes, qui étaient totalement étrangères à ses membres. Dans la mesure où les officiers étaient unis par une idéologie, celle-ci était nationaliste, résumée dans le slogan du Derg : « Ethiopia Tikdem » (« L’Éthiopie d’abord »).

Le Derg s’est rapidement divisé sur de nombreuses questions, notamment sur la réponse devant l’influence grandissante du Meison et surtout du PRPE. Ce dernier s’était énormément développé. Il bénéficiait du soutien de la grande majorité des jeunes, il avait pris la tête de la CSE et tout portait à croire que son influence s’accroissait rapidement au sein de l’armée également. D’autres divergences allaient également émerger au sein du Derg, notamment sur l’approche envers la question nationale érythréenne.

Au beau milieu de ces divergences, des individus ambitieux manoeuvraient, parmi lesquels Mengistu était le manœuvrier en chef. Pour des raisons pragmatiques et non de principe, Mengistu voit une opportunité de sortir du lot en cherchant l’appui de l’Union soviétique, ainsi qu’en manipulant habilement les divergences entre les groupes maoïstes dirigés par les étudiants.

Alors que les étudiants radicaux rentrent d’exil, la faction de Mengistu entre en contact avec les militants du Meison et commence à collaborer avec eux. Les membres du Meison croyaient bêtement pouvoir « influencer » Mengistu, à qui ils ont même enseigné ce qu’ils faisaient passer pour de la théorie « marxiste-léniniste » ! En fait, Mengistu n’a retenu d’eux que la rhétorique nécessaire pour devenir un démagogue efficace. C’est lui qui utilisait le Meison, et non l’inverse. Il assignait bureaucratiquement les cadres de l’organisation à des postes d’État, dans les comités de quartier appelés kebeles, et même à des postes ministériels.

En février 1977, bénéficiant du soutien de Meison et des kebeles – ainsi que de l’appui soviétique – Mengistu se sent suffisamment fort pour s’emparer du pouvoir. Il massacre ses opposants au sein du Derg, le réduisant à un simple comité d’approbation de sa dictature personnelle.

Pour consolider cette dictature, sa prochaine manœuvre devait être la liquidation de la révolution, et en particulier celle de son avant-garde. Cela signifiait l’anéantissement des partis maoïstes de masse. Une campagne d’assassinats s’abat alors sur les têtes du PRPE et des guérillas nationalistes dans ce que Mengistu et le Meison ont surnommé pernicieusement la « Terreur rouge ». Malheureusement, cette terreur entièrement contre-révolutionnaire bénéficie du soutien total de l’Union soviétique, y compris son assistance technique sous la forme de matériel d’écoute téléphonique, d’équipements de surveillance de pointe et d’experts en renseignement.14

Mengistu entame la « terreur rouge » à Meskel adebabay en avril 1977, faisant éclater des bouteilles de liquide rouge et proclamant : « Mort aux contre-révolutionnaires ! Mort au PRPE ! ».

Des unités de l’armée fidèles à Mengistu et des hordes armées issues du lumpenprolétariat, liées aux kebeles et dirigées par des cadres du Meison, se déchaînèrent contre le PRPE.

Pour le Premier Mai de 1977, le PRPE organise un rassemblement à Addis-Abeba. Le régime répond par des tirs de mitrailleuses laissant plus de 1 000 morts sur son chemin. Fait notoire, avant de pouvoir récupérer les corps à la morgue de l’hôpital, les mères et les pères doivent payer le coût des balles qui avaient criblé les corps de leurs enfants.

Le règne de terreur de Mengistu entraîne la mort de milliers de jeunes gens – les forces vives de la génération révolutionnaire. Il est difficile d’imaginer qu’un régime ait dépassé Mengistu en termes de variété et de cruauté des méthodes de torture appliquées à ses victimes.15

Les survivants de cette période affirment que pratiquement aucun homme ou femme entre l’âge de 15 et 40 ans et vivant dans les villes a échappé à la torture dans l’une des prisons du régime entre 1977 et 1979.

Au milieu de l’année 1977, le PRPE n’existe pratiquement plus dans les zones urbaines. Les cadres qui avaient survécu quittent pour la campagne.

Après s’être appuyé sur une couche du lumpenprolétariat pour détruire le PRPE, une deuxième vague de terreur est déclenchée à la fin de l’année 1977. Cette fois, la cible principale est le Meison lui-même. Il s’agissait d’une opération beaucoup plus simple. Le Meison n’avait pas d’organisation clandestine et ses membres étaient bien connus du régime. Il est rapidement éliminé.

Des membres présumés du PRPE forcés de porter des enseignes où on peut lire : « Nous admettons être des terroristes »

En 1979, Mengistu transforme officiellement l’Éthiopie en un État à parti unique. Il avait adopté toutes les méthodes et l’attirail extérieur du régime bureaucratique de l’Union soviétique.

Mais en ayant décimé la jeunesse révolutionnaire, le régime de Mengistu avait tué précisément la couche de la population qui aurait pu se battre pour préserver les acquis de la révolution. Il s’agissait d’un régime faible qui ne pouvait que s’affaiblir au fur et à mesure que les forces centrifuges s’implantaient dans le pays.

De la guerre civile à l’effondrement

Avant la fin de la décennie, un silence de mort s’était abattu sur le mouvement révolutionnaire dans les villes. Ceux qui continuaient à résister au régime le faisaient en s’appuyant sur la guérilla dans les campagnes. De nombreux jeunes ayant fui les villes se sont associés à des mouvements de guérilla nationalistes dits « marxistes-léninistes ».

Le régime stalinien de Mengistu s’est révélé totalement incapable de résoudre les tâches entamées par la révolution éthiopienne, notamment la question nationale. Celle-ci peut acquérir un potentiel explosif, notamment dans les anciennes nations coloniales et semi-coloniales où la révolution démocratique bourgeoise n’a jamais été achevée.

Ce n’est pas pour rien que les étudiants radicaux des années 1960 empruntaient les paroles de Lénine, décrivant l’Éthiopie comme « une prison des nations ». Avant 1917, en Russie, la question nationale avait pris des proportions énormes. Les bolchéviks ont dû mener une politique des plus délicates pour convaincre les ouvriers et les paysans des nationalités opprimées que leurs intérêts concordaient entièrement avec ceux des travailleurs russes, et pour rassembler les travailleurs de toutes les nationalités dans un mouvement révolutionnaire uni.

Pour convaincre les Lettons, les Ukrainiens, les Caucasiens, les Juifs et les autres groupes minoritaires qu’ils voulaient vraiment mettre fin à l’oppression nationale barbare du tsarisme russe, les bolchéviks avaient promis de respecter le droit des nations à l’autodétermination, incluant le droit de séparation.

En Éthiopie, les Érythréens avaient mené une longue lutte pour l’indépendance remontant à l’époque de Sélassié. Des mouvements de guérilla nationaux-ethniques étaient apparus depuis les années 1960 et s’étaient développés avec l’éveil révolutionnaire des masses paysannes. Des insurgés somaliens se soulevèrent dans l’Ogaden et, en 1975, des étudiants radicaux créèrent le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), qui joue un rôle important dans la politique éthiopienne encore aujourd’hui.

Population, densité et groupes ethniques en Éthiopie en 1976.

Un régime ouvrier sain, fondé sur les principes léninistes, aurait pu éviter la guerre civile. En fait, la principale revendication des insurgés tigréens n’était même pas la séparation, mais l’autonomie, qui aurait pu être facilement accordée. Mais la politique nationale de Lénine et des bolchéviks était totalement étrangère au Derg.

Les officiers, avec leur politique nationaliste « Ethiopia Tikdem », étaient habitués à imposer leur volonté. Ils eurent recours aux méthodes dictatoriales pour écraser les aspirations nationales des Érythréens, des Somaliens, des Tigréens et d’autres.

La « Terreur rouge » de Mengistu aggrava la situation davantage et convainquit les nationalités opprimées que ce régime n’était guère différent de celui des empereurs. Les méthodes bureaucratiques de la politique terrienne de Mengistu attisèrent davantage les tendances nationalistes des paysans.

Dans le but nominal de résoudre le problème de la parcellisation extrême des terres, le régime lance une campagne de « villagisation » – c’est-à-dire de relocalisation forcée des paysans dans des régions non cultivées, souvent dans des environnements difficiles. Dans de nombreux cas, ce processus était bureaucratiquement bâclé, les paysans ne recevant pas l’aide qui leur avait été promise. Mais le plus souvent, cette politique détestée s’avérait n’être qu’une feuille de vigne pour une politique cynique de contre-insurrection visant à relocaliser les communautés paysannes qui sympathisaient avec les guérillas.

Il convient ici de souligner le rôle totalement réactionnaire joué par l’Union soviétique dans les horreurs qui déferlent actuellement dans la Corne de l’Afrique. Moscou était heureuse d’aider Mengistu à accéder au pouvoir. Mais auparavant, l’URSS s’était alliée au régime du général Barre en Somalie et à la guérilla érythréenne qui luttait contre l’autocratie de Sélassié.

Le régime somalien avait également exproprié les capitalistes et les propriétaires terriens et il n’était pas fondamentalement différent de celui du Derg. Mais il poursuivait lui aussi une ligne nationaliste bornée et, armé par l’URSS, Barre se préparait à la guerre pour prendre l’Ogaden à l’Éthiopie.

Moscou a tenté de réconcilier ses deux alliés en plaidant au départ pour une fédération de l’Érythrée, de l’Éthiopie et de la Somalie. Une fédération socialiste de la Corne de l’Afrique aurait effectivement été le résultat le plus souhaitable pour les peuples de la région, mais le fait que des cliques nationalistes étroites contrôlaient à la fois l’Éthiopie et la Somalie excluait une telle issue.

Qu’a fait la bureaucratie russe ? Elle a simplement jeté ses anciens alliés par-dessus bord et changé de camp, s’alliant avec Mengistu. Il s’agissait d’une décision dénuée de principes et simplement destinée à servir les intérêts géopolitiques de Moscou, pour qui l’Éthiopie constituait une plus importante « récompense ».

L’appui russe n’a pas sauvé le régime de Mengistu. Une révolution isolée dans les conditions de sous-développement qui prévalaient alors en Éthiopie allait toujours être confrontée à d’énormes difficultés, malgré les avantages d’une économie planifiée. Mais sous Mengistu, l’isolement a été aggravé par une mauvaise gestion bureaucratique et une guerre civile dévastatrice. Cette situation, combinée à une pluviométrie record, a mené aux horreurs de la famine de 1984-85 et à plusieurs centaines de milliers de morts. Le gouvernement réagit en procédant à de nouvelles vagues détestées de relocalisation loin du nord ravagé par la guerre.

La chute éventuelle du régime de Mengistu paraissant de plus en plus inévitable, l’Union soviétique (qui avait ses propres problèmes) retire son appui à la fin des années 1980. Avec l’effondrement de l’URSS, un Mengistu isolé, qui n’a jamais été motivé par aucun principe, tente de suivre le courant, abandonnant le « marxisme-léninisme » et se convertissant du jour au lendemain aux pouvoirs du marché. Par ailleurs, les guérillas dites « marxistes » qui avaient combattu son régime au Tigré et en Érythrée font de même.

Membres du Front de libération de l’Érythrée.

En 1991, le régime de Mengistu connaît sa chute inévitable avec l’arrivée au pouvoir du FLPT et de ses alliés. La même année, le régime bonapartiste prolétarien de Siad Barre s’effondre dans la Somalie voisine, entraînant l’effondrement de l’État, la guerre civile, la famine et l’insurrection islamiste, le tout aggravé par l’ingérence de l’impérialisme américain.

Plus de trois décennies se sont écoulées depuis l’effondrement du régime de Mengistu. Le marché sévit dans la Corne de l’Afrique. Qu’a-t-il apporté ? De nouvelles cliques dirigeantes brutales qui se sont installées en Éthiopie, en Érythrée et en Somalie.

Pendant un certain temps, la croissance du PIB de l’Éthiopie dans les années 2000, qui se situait dans les deux chiffres, était considérée comme un miracle économique. Mais ce miracle a commencé à s’estomper et toutes les vieilles blessures sont en train de s’ouvrir à nouveau. Nous voyons l’instabilité, la guerre civile dans le Tigré, l’ombre de la famine qui plane sur la tête de millions de personnes dans toute la région, la rhétorique belliqueuse entre les régimes. Il n’est pas difficile de voir l’avenir que le capitalisme réserve pour la Corne de l’Afrique : une misère terrible, des massacres, des conflits ethniques et la faim. En un mot : la barbarie.

Mais une autre voie existe pour les habitants de la Corne de l’Afrique. Le continent tout entier est aujourd’hui un marmite bouillante de mécontentement. La classe ouvrière, qui n’en était qu’à ses balbutiements en Éthiopie il y a 50 ans, est aujourd’hui plus forte que jamais – pas seulement en Éthiopie, mais partout.

Si les travailleurs et la jeunesse d’Éthiopie peuvent forger un parti révolutionnaire imprégné des leçons du passé, contrairement à 1974, ils pourront ainsi prendre la place qui leur revient à la tête de la prochaine vague révolutionnaire, qui sera nettement différente de la précédente.

Les conditions qui ont conduit à la montée du bonapartisme prolétarien n’existent plus – le modèle bureaucratique et nationaliste du « socialisme dans un seul pays » stalinien est mort. Il a toujours représenté une impasse. La prochaine vague révolutionnaire, si elle veut avancer, doit placer le pouvoir directement entre les mains de la classe ouvrière. Aucune bande d’officiers, aucun groupe d’intellectuels, aucune guérilla insurrectionnelle ne le fera à la place des travailleurs. Telle est la leçon à tirer. La prochaine vague de révolution doit placer la classe ouvrière au pouvoir et entraîner une lutte à l’échelle du continent et du monde pour renverser le capitalisme et l’impérialisme partout.

C’est seulement lorsque les leviers de l’économie auront été confisqués aux impérialistes étrangers et à leurs sbires locaux que nous pourrons sérieusement parler de développer les forces productives, de mettre fin aux conflits nationaux et ethniques et de créer un avenir où les millions d’ouvriers et de paysans seront libérés des pénuries, de la misère et du labeur.


  1. Le programme du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien, imprimé par l’Union des étudiants éthiopiens en Amérique du Nord, 1975, p. 1. ↩︎
  2. A Tiruneh, The Ethiopian Revolution (1974 to 1984), Cambridge University Press, 1993, p. 51. ↩︎
  3. A Bertha, A political history of the Tigray People’s Liberation Front, Tsehai Publishers, 2009,
    p. 54. ↩︎
  4. A Tiruneh, The Ethiopian Revolution (1974 to 1984), Cambridge University Press, 1993, p. 64. ↩︎
  5. ibid. p. 63. ↩︎
  6. ibid. p. 72. ↩︎
  7. ibid. p.104. ↩︎
  8. ibid. p. 152. ↩︎
  9. ibid. p. 139. ↩︎
  10. T Grant, “The Colonial Revolution and the Deformed Workers’ States”, in The Unbroken Thread, Fortress, 1989, pp. 349-350. ↩︎
  11. ibid. p. 355. ↩︎
  12. ibid. pp. 345-346. ↩︎
  13. ibid. p. 363. ↩︎
  14. J Wiebel, “The Ethiopian Red Terror”, in T. Spear (Ed.), Oxford research encyclopedia of African history, Oxford University Press, 2017 p. 20. ↩︎
  15. See B Tola, To Kill a Generation, Free Ethiopia Press, 1989. ↩︎