
Lorsque le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, a convoqué des élections anticipées il y a à peine cinq semaines, il espérait obtenir un mandat plus solide pour son gouvernement. Son vœu s’est retourné contre lui. Aujourd’hui, les conservateurs de la Colombie-Britannique sont au pouvoir pour la première fois depuis près d’un siècle, forts d’une majorité écrasante de 64 sièges.
La manière dont les conservateurs de Colombie-Britannique, qui avaient subi une hémorragie de députés provinciaux tout au long de l’été, ont réussi à se ressaisir pour former un gouvernement a dérouté les commentateurs de l’ensemble de la classe politique. Comme nous l’avons déjà souligné ailleurs, aucun des deux candidats n’était populaire auprès des électeurs – mais, franchement, le chef par intérim des conservateurs, Lorne Doerkson, n’avait pas besoin de l’être pour vaincre Eby.
NPD : la trahison à la source de la défaite
Lorsque Eby a annoncé la tenue d’élections anticipées, la plupart des gens y ont clairement vu une manœuvre opportuniste visant à profiter des déboires du Parti conservateur, alors en train de s’effondrer. Mais le NPD de Colombie-Britannique perd du terrain depuis des années. Aux dernières élections, il n’était parvenu à former un gouvernement que de peine et de misère.
Ce parti a chapeauté une dégradation du niveau de vie dans presque tous les domaines. Les loyers en Colombie-Britannique sont les plus élevés du pays; les jeunes sont confrontés à un taux de chômage digne d’une récession; le système de santé s’effondre; et, pour un tiers des travailleurs, il n’est plus possible de vivre avec un salaire journalier. Des secteurs clés – comme celui de l’industrie forestière, qui constituait autrefois le pilier des petites villes de la Colombie-Britannique – sont pris dans une « spirale mortelle », avec des dizaines de milliers d’emplois perdus dans le secteur privé rien que l’année dernière. De plus, chaque fois qu’il a dû choisir entre la classe ouvrière de la Colombie-Britannique et les capitalistes qui saignent à blanc la province, Eby s’est systématiquement rangé du côté des patrons.
Lorsque les promoteurs immobiliers ont construit des logements trop chers pour que les travailleurs ordinaires puissent se permettre d’y habiter, Eby les a renfloués. Lorsque les infirmières et les travailleurs du secteur public ont réclamé des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail, le NPD de la Colombie-Britannique les a contraints de signer des conventions collectives qui étaient loin de répondre à leurs revendications. Lorsque les droits des peuples autochtones sur leurs terres ont menacé les profits des capitalistes, Eby a laissé entendre qu’il pourrait abroger purement et simplement la Loi sur la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DRIPA). Mais le plus accablant de tout, c’est que lorsqu’il a fallu décider qui devrait payer la facture de la crise de la dette provinciale, le NPD de la Colombie-Britannique a fait porter le fardeau à la classe ouvrière.
Même le chef du NPD fédéral, Avi Lewis, n’a pas pu se résoudre à apporter son soutien à David Eby, se contentant d’apporter son soutien au candidat du NPD dans sa circonscription. En d’autres termes, Eby ne manquera à personne.
Mais ce résultat n’était pas dû à une défaillance personnelle de sa part. C’est le dilemme dans lequel se retrouve toujours le réformisme. Refusant de remettre en cause le pouvoir des capitalistes sur l’économie, le NPD de Colombie-Britannique a été contraint de défendre la propriété privée par-dessus tout – même si cela impliquait de s’en prendre aux personnes qu’il prétendait défendre. Et ce faisant, il a fait chuter son soutien.
Une majorité absolue instable pour les conservateurs
Il ne fait aucun doute que la classe dirigeante se réjouit de voir le parti de son choix au pouvoir et fort d’une large majorité pour les quatre prochaines années. Lors de son rassemblement de victoire, le premier ministre élu Doerkson, entouré de fontaines pyrotechniques, a déclaré : « La Colombie-Britannique est assurément bleue. » Mais que révèlent les faits?
Cette élection a connu le taux de participation le plus bas depuis que ce genre de données est collecté – 52% des électeurs inscrits n’ayant même pas pris la peine de se rendre aux urnes. Ainsi, bien qu’ils aient recueilli 48% des suffrages, les conservateurs n’ont convaincu que moins d’un quart des Britanno-Colombiens de voter pour eux, obtenant près de 50 000 voix de moins qu’aux élections de 2024, qui leur avaient valu le statut d’opposition officielle. Seul le NPD de la Colombie-Britannique a fait pire, en perdant 270 000 voix.
En réalité, la Colombie-Britannique est confrontée à une grave crise politique. Des années de capitulations et de trahisons de la part du NPD de la Colombie-Britannique, l’effondrement des libéraux et l’implosion du Parti conservateur ont conduit plus de la moitié (51%) des Britanno-Colombiens à se sentir « orphelins politiques ».
La Colombie-Britannique est loin d’être « assurément bleue ». Une colère virulente contre le statu quo couve sous la surface. En effet, seul le Parti vert de Colombie-Britannique, dirigé par l’écosocialiste Emily Lowan, a gagné des voix. Parallèlement, lors des élections municipales de Vancouver, les électeurs se sont rendus aux urnes en nombre record pour chasser le parti procapitaliste et élire une coalition de socialistes démocratiques et de verts.
Pour de nombreux électeurs, choisir entre les conservateurs et le NPD revenait à devoir choisir la couleur d’une pilule de cyanure. Les conservateurs se rendront bientôt compte que leur majorité absolue est instable lorsqu’ils commenceront à appliquer leur programme.
Doerkson s’est engagé à « ramener les entreprises en Colombie-Britannique » en réduisant considérablement les taxes sur les biens d’équipement, comme les machines ou les logiciels professionnels, en baissant l’impôt sur le revenu, en coupant dans le secteur public, en accélérant la construction de l’oléoduc Pacific Link, en privatisant l’assurance automobile et en abrogeant la DRIPA.
Ces mesures ne sont que la partie émergée de l’iceberg en ce qui concerne les exigences de la classe dirigeante en cette période de crise du capitalisme. Le Conseil des affaires de la Colombie-Britannique a publié un livre recueillant toute une série de propositions visant à rendre la Colombie-Britannique « compétitive ». Les patrons y jouent cartes sur table : rendre la syndicalisation plus difficile et rendre illégal le fait de respecter les piquets de grève, assouplir considérablement les réglementations environnementales en matière de pollution industrielle et, en quatre ans, réduire de moitié le déficit grâce à une politique d’austérité digne des années de Jean Chrétien à la tête du Canada.
Même si les conservateurs n’ont pas fait campagne sur un programme d’austérité, les bourgeois sérieux voient qu’il s’agit de la seule option envisageable. Les nombreuses dévaluations de la cote de crédit de la province sont un avertissement : si le déficit n’est pas maîtrisé rapidement, les emprunts deviendront de plus en plus difficiles à obtenir et l’austérité sera encore plus impitoyable. L’écume aux lèvres comme des chiens affamés, les capitalistes lorgnent le poste budgétaire le plus important – les salaires du secteur public, contre lesquels ils sont prêts à partir en guerre. Mais comme le Globe & Mail l’a souligné : « Ces syndicats du secteur public ne se rendront pas sans combattre. Les relations de travail historiquement tumultueuses de la Colombie-Britannique sont sur le point d’entamer un nouveau chapitre. » Au-delà du budget, les chefs des Premières Nations de Colombie-Britannique ont qualifié l’abrogation de la DRIPA d’« acte de guerre ».
Une chose est sûre : la lutte des classes est à l’ordre du jour en Colombie-Britannique. Avec le parti de la classe dirigeante au pouvoir, il ne fait aucun doute qu’il agira plus ouvertement en faveur des patrons que le NPD de Colombie-Britannique n’aurait jamais pu le faire. Et lorsqu’il le fera, il déclenchera la fureur de la classe ouvrière.