
Dans un monde de compétition grandissante entre les grandes puissances, le premier ministre canadien Mark Carney a fait parler de lui en défendant une alliance des « puissances moyennes ». Récemment, ce positionnement a pris une forme plus concrète avec la possibilité que le Canada devienne un « membre associé » de l’Union européenne.
Cette alliance, a avancé Carney, permettrait de « construire un nouvel ordre qui intègre nos valeurs, comme le respect des droits de la personne, le développement durable, la solidarité, la souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les États ».
Ces propositions sont largement appuyées au sein du Canada, et elles ont été célébrées par des politiciens libéraux et leurs journaux partout dans le monde. Mais en dernière analyse, il s’agit d’un fantasme utopique. Dans un monde déchiré par les conflits impérialistes, il n’y a pas de « troisième voie » pour les soi-disant puissances moyennes.
Les « puissances moyennes » et la lutte pour la redivision du monde
Dans son livre L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine expliquait que l’impérialisme n’est pas une simple politique ou une « mauvaise décision » prise par des dirigeants qui ont une vision à court terme : c’est une étape inévitable dans le développement du système capitaliste.
Au lieu d’un « libre marché », l’on fait face à de gigantesques monopoles industriels dominés par de grandes banques. Ces cartels colossaux s’affrontent pour des marchés, des sources de main-d’œuvre bon marché, des ressources, etc. Les politiques des nations impérialistes découlent inévitablement de ces affrontements, puisqu’elles découpent le monde en tentant chacune de défendre les intérêts de sa propre bande nationale de capitalistes.
Lorsque l’équilibre des forces évolue, les puissances impérialistes se retrouvent contraintes de mener une lutte acharnée pour redécouper le monde, car les sphères d’influence existantes ne correspondent plus à leur puissance économique respective. Comme Lénine l’a expliqué : « Ils le partagent “proportionnellement aux capitaux”, “selon les forces de chacun”, car il ne saurait y avoir d’autre mode de partage en régime de production marchande et de capitalisme. »
C’est ce que l’on voit aujourd’hui. Comme Carney l’a expliqué dans un article pour The Economist, « le pouvoir n’est plus exclusivement situé dans un centre occidental ». Avec la Chine qui émerge comme superpuissance économique et la Russie qui s’impose militairement, la domination unipolaire de l’Amérique est terminée. La vieille division du monde est devenue impossible à maintenir, et chaque continent connaît un redécoupage.
Cette situation est particulièrement inquiétante pour les anciens partenaires des États-Unis, qui ont leurs propres intérêts dans le monde. Par exemple, les compagnies minières canadiennes opèrent partout en Amérique du Sud, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. Le Canada a seulement été capable d’atteindre cette position en profitant de la sécurité économique et militaire garantie par l’impérialisme américain.
Alors que le vieil ordre mondial s’écroule – et que les État-Unis deviennent de moins en moins fiables –, la classe dirigeante canadienne se démène pour trouver un moyen de maintenir son ancienne position. Pour reprendre les mots de Carney, elle veut que le Canada soit « à la table » pour ne pas être « au menu ».
L’illusion face à la réalité : le « réalisme fondé sur les valeurs »
C’est lors de son discours désormais célèbre au Forum économique de Davos, en janvier de cette année, que Carney a pour la première fois avancé l’idée d’une alliance des puissances moyennes. Déplorant l’effondrement de l’« ordre international fondé sur les règles », il a critiqué le système international d’après-guerre en disant qu’il était « en partie faux ». Il a aussi expliqué que « les règles entourant les échanges commerciaux étaient appliquées de manière asymétrique » et que « le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l’identité de l’accusé ou de la victime ».
Présentant cet effondrement géopolitique comme une occasion opportune, il a appelé à une coalition de puissances moyennes, qui « agir[ait] de manière cohérente » et « appliquer[ait] les mêmes normes aux alliés et aux rivaux ». Et pourtant, les actions mêmes de Carney ont immédiatement montré que ce n’étaient là que des paroles creuses.
Lorsque les États-Unis ont enlevé le président vénézuélien Nicolás Maduro en violant de façon on ne peut plus flagrante la souveraineté nationale du Venezuela, Carney a produit un communiqué déclarant que le gouvernement canadien « accueill[ait] favorablement l’occasion qui s’offr[ait] au peuple vénézuélien d’accéder à la liberté, à la démocratie, à la paix et à la prospérité ». Carney a ensuite appuyé les actions des États-Unis et d’Israël dans leur guerre contre l’Iran. Depuis que Trump tente d’étrangler Cuba, il n’a pas dit un mot. Les dirigeants européens se sont comportés aussi lâchement.
Carney s’est montré tout aussi hypocrite en s’empressant de signer des accords commerciaux avec l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis – tous des pays connus pour leur bilan catastrophique en matière de droits humains. De passage à Jeddah, Carney a répondu aux critiques en déclarant : « Faire la morale aux pays étrangers est une stratégie inefficace. » D’après Carney, il s’agit là du « réalisme fondé sur des valeurs ». Comme tout le monde peut l’attester, ce n’est qu’un euphémisme pour dissimuler le fait d’abandonner tout principe à des fins d’efficacité économique.
Cette hypocrisie découle du fait que les entreprises canadiennes sont extrêmement dépendantes du marché américain. Environ 75% des exportations canadiennes sont vendues aux États-Unis. Cette dépendance ne peut pas être remplacée par l’Europe – notamment parce que, parmi les 27 pays européens, 10 n’ont toujours pas ratifié l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Europe, bien qu’il ait été signé en 2016.
Sans surprise, Trump a dit qu’il pourrait considérer le rapprochement du Canada avec l’Europe comme un « acte hostile », et qu’il pourrait introduire « des tarifs très sérieux, ou arrêter de commercer avec l’Europe ».
Carney affirme que les puissances moyennes devraient « vivre en cohérence avec la vérité » et agir ensemble. Mais en tant que représentant de la classe capitaliste canadienne, il doit défendre les intérêts de cette dernière. Cela veut dire qu’il doit faire tout en son pouvoir pour ne pas vexer son plus grand partenaire commercial au sud de la frontière – et ce, au mépris de la vérité.
Se précipiter à bord d’un navire qui coule
Le rapprochement du Canada avec l’Union européenne proposé par Carney est particulièrement ironique. L’Union européenne a été la parfaite expérience – et aussi l’échec par excellence – d’un bloc de puissances moyennes.
Dans des conditions de boom économique permises grâce à la protection de l’impérialisme américain, l’UE a pu atteindre 29% du PIB mondial, son sommet historique. Les 27 États membres ont atteint un degré d’intégration remarquable, qui est allé jusqu’à l’adoption d’une monnaie unique.
Mais les conditions exceptionnelles nécessaires à ce succès se sont estompées. Dans des conditions de crise, alors que son protecteur lui tourne le dos, l’UE est gangrenée par les contradictions. Confronté de toutes parts à une pression croissante, le PIB combiné de tous les pays de l’UE n’atteint plus que 16,7% du PIB mondial.
Les puissances en déclin d’Europe se retrouvent maintenant prises entre la puissance économique montante de la Chine et l’empire américain en déclin. Ces deux puissances se livrent actuellement une lutte pour le contrôle de l’économie mondiale.
Les États-Unis, qui agissaient anciennement comme défenseurs et bienfaiteurs de l’Europe, la traitent désormais comme un poids mort – ou, pire encore, comme une rivale. En se retirant du continent, ils ont forcé les Européens à tenter précipitamment de se réarmer et de défendre leurs intérêts impérialistes. Sur le plan économique, ils ont forcé les Européens à abandonner le gaz russe bon marché au profit du gaz naturel liquéfié (GNL) américain, très dispendieux. Ils ont également imposé un accord commercial inégal à l’UE, aggravant ainsi ses problèmes économiques.
De l’autre côté, les industries stagnantes et fragmentées d’Europe ont été éclipsées par la production chinoise. Le déficit commercial de l’UE avec la Chine a atteint un milliard de dollars par jour. D’après Alexander Julius, président d’Eurometal (l’organisation de commerce représentant les acheteurs de produits d’acier), « les Chinois sont en train de détruire la colonne vertébrale industrielle de l’Europe » en raison de l’augmentation des importations de véhicules électriques et d’acier chinois.
Ce déclin n’est pas un secret, même pour les dirigeants européens. Le rapport historique de Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne, sur la compétitivité européenne avertissait explicitement que l’Europe était confrontée à une « crise existentielle ».
Mettant en évidence un déficit annuel d’investissement de 800 milliards d’euros, les prix exorbitants dans le secteur énergétique et un cadre réglementaire fragmenté, le rapport Draghi confirmait que le modèle européen croule en ce moment sous la pression d’une compétition mondiale grandissante. S’apparentant en ceci à Carney, il exhortait les Européens à intégrer leurs économies et leurs forces armées pour réaliser leur potentiel comme deuxième plus grande économie au monde.
Mais face à cette situation désespérée, les Européens échouent à tous les niveaux.
Le problème réside dans le fait que l’UE n’est pas une nation, mais un bloc commercial de 27 pays. Chacun détient sa propre classe dirigeante et ses propres intérêts. Maintenant que les circonstances exceptionnelles qui ont permis l’intégration de ces États ont disparu, leurs intérêts individuels et nationaux refont surface, et le bloc s’effrite.
L’UE ne répond pas à ces menaces externes de manière unie. Par exemple, en ce qui concerne la décision d’imposer des tarifs sur les véhicules électriques chinois, 10 États membres ont voté pour, cinq contre et 12 se sont abstenus. Alors que les pays qui disposent d’une industrie automobile – comme la France – se sentent menacés par les véhicules électriques chinois, des pays plus faibles – comme l’Espagne – ont été séduits par les investissements offerts par les compagnies chinoises de véhicules électriques. Celles-ci ouvrent maintenant des usines en Espagne afin d’avoir accès au marché européen.
L’UE est un amalgame de 27 plus petites puissances – c’est-à-dire de 27 gouvernements, de 27 armées, de 27 marchés de capitaux, etc. Cela sape la coopération de ses membres. Économiquement, cette fragmentation a agi comme un frein à l’accumulation du capital. Les politiciens européens sont conscients de ce problème : Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a déclaré que l’UE peut « mieux compétitionner au niveau mondial avec de grands bilans financiers ». Mais comme l’a expliqué Teresa Ribera, la commissaire à la Concurrence de l’UE : « On ne peut s’attendre à ce que des champions mondiaux émergent de 27 marchés fragmentés. »
De façon similaire, le système de combat aérien du futur, un programme intereuropéen d’avions de chasse, est tombé à l’eau cet été : les capitalistes français et allemands impliqués ne pouvaient pas s’entendre sur le partage des recettes, le contrôle du projet ou la gestion des droits de propriété intellectuelle sensibles.
Draghi a évoqué la nécessité de fusionner les entreprises et les banques pour les transformer en champions continentaux, mais cela se ferait aux dépens des capitalistes d’un pays et au profit de ceux d’un autre. Au lieu de cela, les gouvernements européens sont intervenus afin de protéger leurs entreprises et leurs banques contre les rachats par d’autres capitalistes européens.
Le dernier exemple en date est celui du gouvernement allemand, qui a empêché la banque italienne UniCredit de prendre le contrôle de la banque allemande Commerzbank. En conséquence, la plus grande banque des États-Unis affiche désormais une capitalisation boursière supérieure à celle des dix plus grandes banques européennes réunies – même si le PIB total de l’Europe (23 000 milliards de dollars) avoisine celui des États-Unis (32 500 milliards de dollars).
Si l’UE – avec ses marchés intégrés, sa monnaie commune et des décennies d’harmonisation législative – ne peut pas surmonter ses petites dissensions internes pour tenir tête aux grandes puissances, l’idée d’y ajouter le Canada ou de créer une autre forme d’alliance entre puissances moyennes est tout aussi vouée à l’échec.
Le conflit des grandes puissances et la lutte pour le socialisme
Nous faisons face à une lutte renouvelée pour le redécoupage du monde. Alors que les grandes puissances s’affrontent, les petites puissances se retrouvent ballotées de tous les côtés, cherchant tantôt à apaiser la puissance hégémonique en déclin, tantôt à satisfaire la puissance montante.
Le bloc de puissances moyennes proposé par Carney est un remède de charlatan promu par le dirigeant d’une petite puissance faible et en déclin, qui cherche désespérément à maintenir sa vieille position privilégiée. Tout le verbiage autour de la « souveraineté », de la « solidarité » et du « développement durable » ne représente rien d’autre que du vent idéologique, des paroles en l’air destinées à duper sa base électorale qui espère un retour à des jours meilleurs.
Il n’y a pas de « troisième voie » pour les plus petites puissances confrontées à la lutte entre les grandes puissances. Comme le montre le cas de l’Europe, dans des conditions de déclin économique, les classes dirigeantes sont encore moins capables de surmonter les barrières de l’État-nation. L’énormité de leur faiblesse économique relative ne leur laisse pas vraiment d’autre choix que d’obéir aux véritables puissances, desquelles elles dépendent. Carney a raison : sous l’impérialisme, « les forts agissent selon leur volonté et les faibles doivent en subir les conséquences ».
Par le passé, des puissances moyennes comme le Canada et l’Europe jouissaient d’un semblant d’indépendance. Mais dans les conditions de crise actuelles, ce faux-semblant s’est effondré et ces faibles puissances soi-disant moyennes sont ravalées à un rang subalterne, de troisième ordre, privées des privilèges dont elles profitaient autrefois, mises au pas comme des vassales et trop impuissantes pour résister.
Cela veut dire pour le Canada qu’il sera contraint, d’une manière ou d’une autre, de se plier à une entente bourrée de concessions avec les États-Unis. Pour l’UE, cela signifie qu’elle sera fragmentée, tiraillée entre la Russie, la Chine et les États-Unis.
Une époque de lutte renouvelée entre les grandes puissances impérialistes signifie que nous verrons éclater de plus en plus de guerres et de conflits. Les différends ne peuvent être réglés autrement. Déjà, ceux qui dirigeraient une alliance future des puissances moyennes ont montré qu’ils n’essaient pas d’abolir l’impérialisme, mais bien plutôt de trouver un moyen de continuer de profiter du butin.
On ne peut avoir aucune confiance dans les politiciens libéraux comme Carney. La seule force qui peut vraiment mettre fin à l’impérialisme et ouvrir la voie à une ère de « coopération véritable », c’est la classe ouvrière du monde entier.
Les travailleurs de tous les pays – du Canada aux États-Unis, de l’Europe à la Chine – ont intérêt à renverser leurs classes dirigeantes respectives et à mettre fin aux querelles mesquines qu’elles nourrissent. Dans un monde socialiste, nous pourrons unir le potentiel productif de l’économie tout entière, mettant ainsi fin aux guerres, à la pauvreté, à l’inégalité et à tous les maux que nous inflige le capitalisme.