
Cet article a été publié pour la première fois le 17 avril sur marxist.com.
La guerre en Iran, qui a commencé comme un pari téméraire de la part de Trump, est en train de se transformer en défaite stratégique importante pour l’impérialisme américain, ce qui pourrait avoir de sérieuses conséquences sur l’économie mondiale, la position des États-Unis comme puissance mondiale et les relations internationales en général.
Au moment d’écrire ces lignes, nous en sommes à la septième semaine de la guerre d’agression israélo-américaine contre l’Iran. Les États-Unis se sont révélés incapables d’atteindre un seul de leurs objectifs, et il semble en fait de plus en plus clair qu’ils ne sont pas en mesure de les atteindre du tout.
Les objectifs déclarés de la guerre, tels qu’ils ont été expliqués par le président Trump dès le premier jour, consistaient à : forcer l’Iran à mettre un terme à son programme d’enrichissement nucléaire et à abandonner ses réserves d’uranium; éliminer son programme de missiles balistiques; mettre fin à son appui aux groupes et aux forces pro-iraniens dans la région; et, surtout, précipiter un changement de régime. Ce dernier point signifie la mise en place à Téhéran, à nouveau, d’un régime pro-américain.
Depuis le 27 février, les États-Unis et Israël ont mené plus de 24 000 frappes sur des cibles militaires, civiles et infrastructurelles en Iran. Malgré tout, l’Iran n’a pas été contraint d’abandonner son programme d’enrichissement nucléaire. Le pays demeure capable de lancer ses missiles et de faire décoller ses drones. Il a conservé des liens étroits avec ses alliés régionaux – principalement le Hezbollah au Liban et les milices chiites en Irak. Enfin, le régime paraît plus robuste et mieux à même de s’attirer le soutien populaire qu’au début de la guerre.
En fait, l’Iran s’est non seulement montré résilient et capable d’encaisser les coups, mais a aussi montré son aptitude à infliger des pertes à ses ennemis et leurs alliés. Aux premiers jours de la guerre, l’Iran a détruit 2,3 milliards de dollars d’équipement radar essentiel pour les États-Unis. En tout, il a détruit ou endommagé plus de 50 avions américains d’une valeur de 41,4 milliards de dollars et a rendu inhabitables 13 bases militaires américaines dans la région.
En représailles contre les attaques sur le pétrole, le gaz et les infrastructures industrielles iraniennes, l’Iran a attaqué et endommagé des établissements pétroliers, gaziers et industriels en Israël et dans les pays du Golfe.
Plus que tout, l’Iran a démontré son aptitude à infliger d’énormes pertes à l’économie mondiale en fermant d’abord, puis en contrôlant le passage des navires, dans l’indispensable détroit d’Ormuz. Cet étroit cours d’eau accueille entre 20% et 30% du trafic maritime mondial de pétrole et de gaz. Y transitent aussi des quantités cruciales de fertilisants ainsi que d’autres dérivés du pétrole et du gaz, qui jouent un rôle de premier plan dans d’importantes chaînes mondiales d’approvisionnement.
En ce qui concerne la capacité pour les États-Unis et Israël d’attaquer l’Iran tout en se protégeant, eux et les pays du Golfe, des représailles, le temps joue en faveur de l’Iran. Il possède une provision de drones bon marché et de missiles sophistiqués. Le taux d’épuisement des missiles intercepteurs a diminué l’efficacité de la défense aérienne israélienne de 95% à 63%, ce qui signifie que davantage de missiles iraniens la pénètrent.
Tandis que l’Iran vend son pétrole à des prix bien plus élevés, c’est l’économie mondiale – à commencer par l’Asie, bien que l’Europe et les États-Unis commencent eux aussi à en connaître les effets – qui subit la pression de prix plus hauts pour des quantités bien moindres de pétrole et de gaz.
En conséquence, les prix plus élevés de l’énergie et des fertilisants de même que leur quantité limitée ont déjà de lourdes conséquences politiques à l’échelle mondiale. Parmi les principales promesses de campagne de Trump, il y avait celles de s’attaquer à l’inflation ainsi que de mettre fin aux « guerres éternelles ». La guerre en Iran, juste avant les élections de mi-mandat, est en train de sérieusement miner sa base électorale, tout en causant un schisme monumental au sein du mouvement MAGA. La guerre n’a jamais été populaire aux États-Unis. Mais à présent, seulement 24% du public américain croit que la guerre en Iran « valait le coup ».
Trump pris dans une impasse
En raison de la combinaison de ces trois facteurs – l’incapacité à remplir les objectifs de guerre par des moyens militaires, l’impact sur l’économie mondiale, puis l’impact politique à la maison et à l’étranger –, Donald Trump se trouve désormais dans une situation intenable où chaque action qu’il entreprendra lui sera nuisible.
S’il admet sa défaite et se retire sans avoir accompli quoi que ce soit, il connaîtra une défaite humiliante – chose qu’il est incapable d’envisager parce qu’il est un mégalomane narcissique, mais aussi à cause des énormes coûts politiques d’un tel repli.
La seule autre option qu’il lui reste serait l’escalade. Cela a clairement été discuté dans les semaines avant que l’actuel cessez-le-feu de deux semaines soit annoncé. La possibilité de prendre par la force l’île de Kharg a été évaluée. Un plan a même été élaboré pour envoyer des troupes au sol afin de s’emparer de l’uranium enrichi iranien.
Ces options ont été écartées, tout au moins pour l’instant. Les stratèges militaires ont dû dire à Trump que les risques encourus étaient énormes, la mort de plusieurs militaires américains dans l’aventure étant notamment prévisible.

En outre, l’opération de sauvetage bâclée des deux pilotes américains du F-15 abattu par l’Iran aurait pu avoir des effets dissuasifs. Officiellement, l’opération s’est soldée par le sauvetage des deux aviateurs. Mais pour y parvenir, les États-Unis ont perdu 12 avions en une seule fin de semaine.
Les Iraniens ont avancé que toute l’opération n’aurait servi qu’à couvrir une tentative de s’emparer de l’uranium enrichi dans une usine avoisinante, à Isfahan. Les États-Unis ont bel et bien réquisitionné un petit aérodrome et déployé une centaine de soldats. Que l’objectif consistât seulement à sauver le deuxième aviateur, ou bien que l’opération eût des objectifs supplémentaires, nous ne le saurons sans doute jamais.
Une chose est claire : la destruction d’avions à hauteur de centaines de millions de dollars au cours de l’opération aurait dissuadé de suivre cette voie même les plus bornés à Washington. Du moins pour l’instant.
Ils ont également soulevé l’idée de « bombarder l’Iran jusqu’à l’âge de pierre », via une campagne de destruction à grand déploiement des infrastructures civiles (ponts, terminaux pétroliers, usines de dessalement). Cette perspective a également été abandonnée lorsque les Iraniens ont montré qu’ils étaient capables de leur rendre la monnaie de leur pièce, menaçant de frapper le même genre de cibles dans les pays du Golfe.
Les tentatives de Washington de persuader les puissances européennes de rouvrir le détroit d’Ormuz par la force militaire ont également abouti à un échec. Ces dernières ne se sentaient pas d’attaque pour ce qui se serait révélé une mission-suicide – particulièrement pour aider un « allié » qui a tout mis en œuvre, quelques mois plus tôt, pour les humilier en menaçant d’envahir le Groenland.
Trump renforce son propre blocus
Voilà le contexte entourant l’actuel cessez-le-feu et la première ronde de négociations ratées à Islamabad. Comme l’on pouvait s’y attendre, les négociations se sont écroulées après presque 20 heures de discussions ininterrompues. Il n’y a absolument aucun terrain d’entente entre les propositions du document iranien en 10 points et celui des États-Unis en 15 points – ce dernier revenant à réclamer la capitulation de l’Iran. Les impérialistes américains font face à une défaite stratégique sur le champ de bataille, mais prétendent avoir atteint tous leurs objectifs à la table de négociation.
Bien que les négociations directes à Islamabad se soient effondrées, derrière les rideaux, l’on s’échange encore des messages. La plus récente initiative écervelée de Trump a consisté à imposer un blocus sur le détroit d’Ormuz… dans le but de forcer l’Iran à le rouvrir.

L’Iran se dirigeait vers une réouverture graduelle du détroit sous son contrôle, avec la perception de frais de péage – frais censés s’élever à 2 millions de dollars par navire pétrolier, payés en yuans chinois. Des accords en ce sens avaient déjà été conclus avec plusieurs pays.
Trump estime qu’en empêchant le contrôle iranien du trafic dans le détroit, ou bien il forcera Téhéran à atténuer certaines de ses exigences lors des négociations, ou bien il forcera la Chine à faire pression sur l’Iran pour le faire.
Trump, qui a en fait levé les sanctions américaines sur l’Iran plus tôt dans la guerre afin d’accroître l’offre mondiale et de faire baisser les prix, a maintenant à nouveau imposé des sanctions. La Chine est la principale acheteuse de pétrole iranien et est censée être la première cible du blocus. Pendant ce temps, il y a seulement quelques jours, la suspension des sanctions sur le pétrole russe a expiré, ce qui signifie qu’elles seront réimposées.
Cette dernière tentative désespérée des États-Unis ne fonctionnera probablement pas non plus. Les sanctions économiques sur la Russie ont échoué. La pression sur Trump et les États-Unis, engendrée par l’impact sur l’économie mondiale qu’auraient des sanctions sur l’Iran, deviendra probablement insoutenable pour eux avant même de forcer l’Iran à faire quelque concession que ce soit.
Quelle est la prochaine étape?
En ce moment, les États-Unis sont sur le point de déployer davantage de troupes dans la région. Mais même lorsque ces troupes supplémentaires seront sur place, les États-Unis seront loin d’avoir les forces pour mener une véritable invasion terrestre de l’Iran.
Tôt ou tard, cette guerre se soldera par une forme d’entente, que ce soit à travers un accord signé ou un arrangement de facto.
Ce qui devient de plus en plus clair, c’est que le dénouement en sera bien plus favorable à l’Iran qu’aux États-Unis.
Cette guerre aura de lourdes conséquences. Ce sera une défaite majeure pour Trump, qui affaiblira énormément la position de l’impérialisme américain dans le monde et qui l’affaiblira lui-même politiquement à la maison. C’est la raison pour laquelle Trump semble plus incohérent, affolé et frustré que jamais dans ses publications sur les réseaux sociaux.
Une défaite en Iran pourrait rendre Trump et son administration plus désireux de se lancer dans une autre aventure à l’étranger, sur un théâtre où ils pensent pouvoir remporter une victoire rapide avant les élections de mi-mandat, dans le but de détourner l’attention de leur échec au Moyen-Orient. Cuba est au sommet de la liste. Ce serait là un autre immense pari.
Une défaite humiliante pour les États-Unis dans cette guerre signifiera aussi une victoire pour l’Iran, qui renforcera son poids dans la région après avoir subi d’importants reculs en Syrie.
Cette guerre risque aussi d’aboutir à une défaite majeure pour les intérêts d’Israël dans la région, et peut-être au début de la fin pour Netanyahou. Au Liban, la dernière fois, il n’a de toute évidence pas atteint ses objectifs, et il ne les a pas non plus atteints cette fois-ci. S’il est contraint de mettre fin à la guerre, il pourrait décider de lancer une autre campagne d’extermination contre les Palestiniens, y compris avec l’annexion formelle de la Cisjordanie. Quoi qu’il fasse, Israël sortira affaibli du nouveau rapport de forces dans la région, et cela mettra à l’avant-plan les contradictions déjà aigües au sein de la société israélienne.
La position d’Israël dans le monde a également été massivement endommagée auprès de l’opinion publique et, par conséquent, auprès des gouvernements. Aux États-Unis, l’indice net de popularité d’Israël auprès des hommes de moins de 50 ans était de -3 en 2022, s’est effondré à -22 en 2024, et a désormais atteint un ahurissant -47.
Les pays du Golfe sont déjà en train de réfléchir à ce qui les attend après que leur alliance avec les États-Unis leur ait tant coûté. Ils manifestent des signes d’ouverture à la Russie et à la Chine et seront contraints de réajuster leur relation avec l’Iran.
L’issue de la guerre renforcera également la position de la Russie et de la Chine dans le monde ainsi que leur collaboration avec l’Iran. Une défaite pour les États-Unis éloignera d’eux bien des pays, qui se rapprocheront en conséquence de leurs adversaires. Nous en voyons déjà les premiers signaux avec le voyage du premier ministre espagnol en Chine, les furieuses déclarations de la Corée du Sud contre Israël ainsi que la visite du chef de l’opposition taïwanaise en Chine.
La guerre a également creusé le gouffre entre les États-Unis et l’Europe. Parmi les chefs d’État européens, il semble y avoir un sentiment grandissant de défiance envers Trump. Ils n’ont pas été consultés pour la guerre. À des degrés différents, ils ont refusé de s’y impliquer directement. Et maintenant que Trump est affaibli, ils se découvrent un petit peu d’amour-propre.
Il y a des limites à la capacité de l’Europe à se frayer son propre chemin séparément et en opposition à celui des États-Unis. En premier lieu, cela s’explique par la crise prolongée des puissances capitalistes européennes, qui n’ont pas le pouvoir économique de se tenir toutes seules debout. L’Europe demeure étroitement liée aux États-Unis par ses exportations, ses importations, ses marchés de capitaux, son matériel militaire et ses services de renseignement. Par conséquent, elle en est largement dépendante.
Enfin, il faut garder en tête que, même si la crise iranienne se résout demain matin – et c’est très peu probable –, ses conséquences économiques dureront encore longtemps.
L’onde de choc de la fermeture du détroit d’Ormuz et le retrait du marché de millions de barils de pétrole et de gaz se font désormais pleinement sentir en Asie. Cela prendra encore quelques semaines pour que tout l’impact soit ressenti en Europe et aux États-Unis. Les prix élevés de l’énergie sont là pour rester au moins pour toute la prochaine année.
Il reste à voir si ce seul choc suffira à engendrer une récession mondiale. Mais l’impact politique de la hausse des prix à la pompe se fait déjà sentir sous la forme de la baisse de popularité de Trump aux États-Unis.
Ce qui a commencé comme un immense pari de la part de Trump sera rétrospectivement perçu non seulement comme un tournant dans la débandade de la présidence de Trump, mais aussi comme un moment charnière dans le déclin de l’impérialisme américain.